Thursday, November 8, 2007

Semaine 12 : la sauce khmère.

(blablabla)

« Bonjour à tous,

Une fois n’est pas coutume, je suis en retard. Et bien comme il faut cette fois. Mais que dire au juste de cette douzième semaine alors que la treizième est déjà bien avancée ? Faut-il au juste avoir quelque chose à en dire ? Faut-il toujours avoir quelque chose à en dire ? Quoiqu’il en soit, je n’en broderai pas un roman. Un mot suffirait presque : tranquille. Je continue mes rapports, je poursuis mes cours d’Anglais, et les plaines finissent peu à peu de se vider. Samedi, semblant d’agitation : un groupe de Français, dont certains en coopération à Phnom Penh et d’autres venus les visiter, passent à Kompong Cham. J’en profite pour aller me poser un peu avec eux sur le front de fleuve. Bref. Rien de détonnant.

Ce vide informatif me permet de vous faire une brève présentation de l’Eglise du Cambodge, comme je vous l’avais annoncé il y a déjà quelque temps. Tout commence en 1555, avec l’arrivée du Portugais Gaspar da Cruz, dominicain à ses heures, et missionnaire de surcroît. Je vous passe les détails (et vous renvoie au livre de François Ponchaud, La Cathédrale de la Rizière, paru chez Fayard), mais la première église locale est construite dans le dernier quart du XVIe siècle.

Au XVIIe siècle, bon nombre de Japonais et d’Indonésiens catholiques viennent s’installer au Cambodge ; au XVIIIe siècle (je vous l’avais dit que ce serait bref...), le père Levavasseur rédige un catéchisme en Khmer, ainsi qu’un dictionnaire Khmer-Latin. Il fonde également une congrégation religieuse pour femmes. Bientôt, les catholiques subissent les premières persécutions, après que les Siamois ont envahi l’ancien royaume d’Angkor. En 1790, il ne reste qu’une petite communauté qui se rassemble à Battambang. Le premier XIXe siècle verra le Cambodge sombrer dans une instabilité chronique, et dans tout c’bazar, les catholiques voguent au gré des vents politiques, même si leur religion, venue de l’Occident, séduit bien souvent les autorités locales.
C’est dans ce tumultueux décor que Rome nomme, en 1850, Mgr Miche premier vicaire apostolique de Phnom Penh. En 1866, trois ans après la signature du protectorat de la France sur le Cambodge, le roi Norodom appelle les catholiques à venir s’installer à Phnom Penh. Mais personne n’est dupe : le catholicisme, sous l’administration française, a bel et bien le visage de l’étranger, et son inculturation n’est pas encore à l’ordre du jour. Les églises construites alors sont les mêmes que l’on construit en métropole. Mais les pères des Missions Etrangères de Paris font un travail de linguistique remarquable, leurs dictionnaires restant jusqu’ici pour la plupart inégalés. Il n'empêche: la présence de l’Eglise dérange par bien des aspects, et dans la tourmente de la Guerre d’Indochine, elle sera victime des mouvements nationalistes.
Ecoutant les leçons de l’Histoire, au lendemain de l’indépendance, les autorités ecclésiastiques locales s’appliqueront à "khmériser" leur Eglise, même si les Khmers y restent alors encore très minoritaires (Vietnamiens et Chinois en constituant les plus importants contingents). Ainsi les années 1953-1970 seront-elles de belles années pour l’Eglise du Cambodge, avec l’ordination du premier prêtre khmer le 7 novembre 1957. En 1968, le vicariat apostolique de Phnom Penh est scindé en trois : à ses côtés, deux préfectures apostoliques voient le jour : celle de Battambang, et celle de Kompong Cham (où je suis basé). La même année, une dérogation romaine autorise l’Eglise du Cambodge à célébrer la Toussaint le jour de Pchum Ben, la fête des morts. L’Histoire voudra pourtant que cette khmérisation progressive de l’Eglise locale ne reste qu’un passage vers le chaos des années 1970.

Et pour cause: le 18 mars 1970, le coup d’état du général Lon Nol fait basculer le pays dans près de vingt années de guerre. Ce sont d’abord les Vietnamiens, victimes d’une véritable chasse aux sorcières, qui subissent de plein fouet la barbarie des Hommes. Le premier grand massacre a lieu les 12 et 13 avril 1970 : les soldats cambodgiens encerclent le village de Chruy Changvar, presque exclusivement peuplé de catholiques, et embarquent tous les hommes de plus de quinze ans avant de les liquider froidement ; dans les jours qui suivent, se sont plusieurs milliers de cadavres qui flottent sur le Mékong. Parallèlement, les responsables chrétiens sont eux aussi un à un massacrés, et le tiers du pays se réfugie à Phnom Penh, faisant de la capitale une ville au bord de l’asphyxie. Dans ce chaos qui en prépare un autre, et alors que les Américains bombardent à tire larigot le Cambodge (bon nombre de Nord-vietnamiens étaient venus se planquer au Cambodge), est mis en place le "Comité d’entraide et d’assistance aux victimes de guerre" dont le secrétaire général est le père Emile Destombes (aujourd’hui vicaire apostolique de Phnom Penh), et qui se ralliera par la suite à Caritas. A la veille de la grande nuit pol potienne, alors que les bottes bruissent au loin, bousculant un peu le calendrier, le père Joseph Chmar Salas est ordonné évêque coadjuteur de Phnom Penh (14 avril 1975). Il reste pour l’heure le seul et unique évêque khmer de l’Histoire.
Inutile de revenir trop longuement sur les lendemains du "glorieux 17 avril" 1975 (comme aimaient l’appeler les Khmers Rouges), mais en quatre ans de lutte effrénée contre toute forme d’intelligence et d’occidentalisme, les révolutionnaires auront bel et bien raison de l’Eglise locale. Si certains prêtres sont évacués dès le mois de mai 1975 avec le reste des occidentaux réfugiés à l’ambassade de France, ceux qui font le choix de rester y paieront de leur vie, à l’instar de Mgr Salas, et en même temps que 2 à 4 millions de Cambodgiens. En 1980, tout est à reconstruire, à l’image de la cathédrale¹, minutieusement démolie par les Khmers Rouges, qui allèrent jusqu’à récupérer les ferrailles armant le béton, comme un pied de nez à l’opium du peuple !

Si la "libération" du Cambodge par les troupes vietnamiennes en 1979 autorise des communautés chrétiennes à se reconstituer, l’Eglise reste tout de même tributaires des bons vouloirs des nouveaux occupants, et la surveillance policière des communistes vietnamiens fait l’effet d’une chape de plomb sur une Eglise déjà quasiment réduite à cendres. En réalité, l’Eglise cambodgienne s’est remise en marche dans la clandestinité. Mais à Phnom Penh comme ailleurs, la fin des années 1980 verra le dégel du communisme, et dès 1989, Mgr Ramousse, ancien vicaire apostolique, expulsé en 1975 et jusque là persona non grata, en fut autorisé à retourner au Cambodge. Il faut attendre avril 1990 pour que les Chrétiens aient officiellement droit de cité, et 1992 pour que Mgr Ramousse retrouve la place qu’il avait perdue 17 ans plus tôt. La constitution de 1993 grave dans le marbre la liberté religieuse, et 1994 voit l’établissement de relations diplomatiques entre le nouveau Royaume du Cambodge et le Saint-Siège. Voilà en quelques mots l’Histoire de l’Eglise locale.

Aujourd’hui, encore très minoritaire, elle oeuvre dans des travaux, certes spirituels, mais aussi de développement, à la grande satisfaction des autorités locales (nombreux projets éducatifs). Par ailleurs, et si ces propos n’engagent que moi, elle semble avoir pris le chemin de l’inculturation, et s'est ainsi engagée dans une voie bien différente que celle qui prévalait, sinon avant 1970, du moins avant l’indépendance. En témoignent les deux photos ci-dessus : on aime ou on n'aime pas, mais l’on y voit un "Jésus à la sauce khmère", dans un style iconographique bien différent que celui auquel on est habitué (le premier est à l’évêché de Kompong Cham – là même où j’habite - ; le second est dans la nouvelle église de Koh Roka, à sept kilomètres de là).















Voilà donc mes chers lecteurs ce que je voulais vous raconter cette semaine. Le ton est peut-être un peu académique, mais je ne rencontre pas chaque semaine une dérangée du ciboulot comme j’ai pu le faire la semaine dernière. Quoiqu’il en soit, à bientôt, et bonne fin de semaine.
Et comme de bien entendu : la pensée de la semaine : "Contrairement à l’immense majorité des intellectuels, le riz, pour être cultivé, exige une certaine chaleur", Antoine de Caunes. »


¹La cathédrale était quasiment neuve ; entreprise par Mgr Chaballier en 1951, sa construction, financée principalement par les dommages de guerre versés par la France pour les églises détruites pendant la Guerre d’Indochine, avait été achevée en 1962 seulement. L’édifice était imposant : 80 mètres de long, 36 de large au transept, et 60 de haut. Pour assurer sa stabilité, 328 pieux de 13 mètres chacun avaient été enfoncés dans le sol. Source : PONCHAUD (François) – La Cathédrale de la rizière, 450 ans de l’Eglise au Cambodge, Paris, Fayard, 1990, p. 118.

2 comments:

XV A said...
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XV A said...

Bonjour Louis !

Comme je suis tombé sur un illustre de Genouillac (Jacques de son prénom), je me suis souvenu que toi aussi tu allais être célèbre avec ton blog et tes exploits au Cambodge. Ma nouvelle connexion aidant, j'en profite pour te saluer alors que toi tu travailles et tu écris comme une encyclopédie.

Que dire de plus ? Les week ends sont décidément bien moroses à Saint-Etienne à l'inverse des tiens. Alors méfie-toi quand même de tes périgrinations : si tu te fais attrapper, il n'est pas évident que Sarko ait le temps de venir te récupérer !

Dorénavant, je prierai un peu plus pour l'oeuvre des Jésuites et des Dominicains dans ces contrées !

Amen. Que la sérénite soit avec toi