Wednesday, October 15, 2008

Opération Phum Thmey : un grand succès.



Chers amis et lecteurs,

L’Opération Phum Thmey a donc pris fin ce 30 septembre 2008 après avoir emporté un vif succès. Au total, dix-neuf dons ont permis de récolter 1970€, soit plus de 100€ en moyenne. Au nom des enfants du village de Phum Thmey à qui cette opération profitera, je prie les généreux donateurs d’agréer mes plus sincères remerciements. Confiés au P. François Hemelsdael (en charge de la paroisse de Phum Thmey), les fonds de l’ OPT sont aujourd’hui en de bonnes mains et seront à coup sûr utilisés à bon escient pour les enfants.
Vous trouverez ci-dessous la liste des participants, par ordre alphabétique :

M. Hugues d’Antin
Mlle N.
M. Jacques de Brosses
Mlle Victoire Brossollet
M. Olivier Brossollet
Mlle Hélène de Caffarelli
Mlle Aurélie Dubreuil
M. et Mme Arnauld de Genouillac
M. et Mme Benoît de Genouillac
M. et Mme Charles de Genouillac
M. et Mme Tanguy Grasset
M. et Mme Benoît Hemelsdael
M. et Mme Jean-Marie Hemelsdael
M. Fabien Macaire
M. Dimitri Neumann
M. et Mme Ralph Neumann
M. et Mme Pascal Trotta
Mlle Cécile de Villartay
M. et Mme Gilles de Vismes

Ainsi donc s’achève ma coopération au Cambodge : par une opération de solidarité réussie. Puisse-t-elle être la meilleure expression de ma gratitude envers ceux qui m’ont accueilli cette année au Cambodge, et particulièrement à Kompong Cham et à Phum Thmey. Je souhaite que les fonds ainsi levés soient pour leurs destinataires un signe que je ne les oublie pas. Dans une plus large mesure, je souhaite également qu’ils soient un pont de plus entre deux mondes : un monde trop souvent laissé au bord du chemin par les mauvais Samaritains du tout croissance - le leur -, et un monde fonçant bien souvent tête baissée vers la surabondance matérialiste - le nôtre -.
Encore merci à tous ceux qui ont suivi mes aventures et/ou qui y ont participé d’une manière ou d’une autre.

À bientôt, avec toute ma reconnaissance.

Louis.

Wednesday, August 6, 2008

RAPPORT DE FIN DE MISSION

À peu de choses près, ce rapport de mission est tel que je l'ai rendu à la Guilde Européenne du Raid et aux Missions Étrangères de Paris. Il était une des clauses du contrat qui m’a lié toute cette année à ces deux organismes.





DEBUT DE MISSION


- Quelles étaient les motivations de votre départ en mission ?

1) partir ailleurs – 2) être utile pendant un an à une cause qui me tienne à cœur – 3) Trouver une alternative au service militaire.

- Quelle formation avez vous reçue avant le départ ? A t elle été utile et adaptée? Avez-vous des suggestions ?

Formation 1 : école de commerce. La formation dans les écoles de commerce, très généraliste, m’a offert de pouvoir m’adapter assez facilement dans un environnement professionnel qui ne m’était pas forcément familier.
Formation 2 : faculté d’histoire. La rigueur universitaire, absente dans les écoles de commerce, m’a beaucoup apporté ; je lui dois la persévérance dans le travail.

En ce sens, ma formation reçue avant le départ m’a était utile.
Je n’ai pas de suggestion particulière à émettre, hormis que le bon sens et la volonté sont les meilleurs alliés du travailleur.

- Comment s’est passée votre arrivée ? Avez vous eu une période de tuilage ?

Lorsque je suis arrivé, mon prédécesseur était déjà rentré en France, où j’ai pu le croiser pour qu’il me breaffe sur quelques points essentiels de ma mission. Je ne me suis néanmoins pas retrouvé tout seul à mon arrivée, puisqu’un second coopérant, en poste sur place depuis 23 mois, m’a accueilli. Nous avons passé quinze jours ensemble, le temps pour lui de me montrer au mieux comment manier la barre. Il est ensuite rentré en France.
J’ai donc eu un semblant de tuilage, qui m’a été des plus précieux. Pour la suite, et j’y reviens, le bons sens et la volonté ont été mes meilleurs alliés.

- Y a t il eu un décalage avec le poste annoncé ?



Si je tiens compte du contenu de la mission tel qu’il est écrit sur mon accord de volontariat (« Assistant responsable comptable / responsable du centre de jeunes »), il y a eu, de fait, un décalage avec le poste annoncé. Sauf erreur de ma part, et jusqu’à présent, la responsabilité du centre de jeunes était réservée à la seconde année de volontariat. Je n’ai donc pas eu à assister le directeur du centre (même si je crois savoir que cela ne sera plus nécessaire par la suite). Ce trou d’activités par rapport au poste annoncé s’est soldé par la tenue de cours de langues, dont un cours de Français plus ou moins régulier à l’évêché, et un cours d’Anglais quotidien à Phum Thmey, un village situé à douze kilomètres en amont du Mékong. Néanmoins, le gros de ma mission revenant à toute la partie comptable, il n’y a pas eu de décalage majeur avec le poste annoncé. Naturellement, d’autres aménagements ont pu se faire sur le tas. C’est ainsi que j’ai parfois organisé des activités plus ponctuelles pour les enfants de Phum Thmey (promenades en bateau sur le Mékong, après-midi jeux, sorties culturelles, etc.).


- Commentaires :


Inquiet au départ, je rentre content d’avoir été jusqu’au bout. Ce contentement se partage la première place avec la satisfaction d’avoir été, je crois, utile pendant un an. Comme pour tout le monde, il y a eu des hauts et des bas ; comme pour tout le monde, je me suis souvent interrogé sur la finalité de mon action. Pourtant, le volontariat a ça de plus qu’il m’a fait me questionner sur l’utilité de ma mission ; souvent, je me suis demandé ce que je foutais là. Souvent, je me suis dis que cette parenthèse dans ma vie d’Occidental était un luxe que je m’offrais pour fuir un système que je ne porte pas particulièrement dans mon cœur. Parfois même, j’ai eu envie de rentrer prématurément. Mais mon année passée au service de l’Église du Cambodge qui œuvre elle-même au service des Cambodgiens m’a aidé à comprendre que le service aux autres et la simplicité sont les meilleures voies d’accès à la paix de l’âme. Et quand des questions existentielles surgissaient, avec un peu de volonté, je prenais sur moi, en veillant autant que possible à me prendre au jeu. Avec le temps, mon regard de Français sur mon environnement matériel et humain s’est adouci, au point parfois de le comprendre et de l’apprécier. En un an, j’ai appris à vivre au Cambodge, dans le cadre très communautaire de l’évêché de Kompong Cham. J’ai pris mes marques ; les visages au départ inconnus me sont devenus familiers ; mon emploi du temps s’est régularisé. Autant d’ingrédients qui m’ont pincé le cœur quand il m’a fallu quitter cette ville de la province cambodgienne et retourner en France. Puisse cette expérience toujours m’évoquer « le bon temps du volontariat ».



LA VIE SUR PLACE

- Les conditions de vie (logement/nourriture...) :

Comme je le sous-entends plus haut, je vivais à plein temps à l’évêché de Kompong Cham (qui est en fait le siège de la Préfecture apostolique du même nom, mais que nous appellerons ici « évêché » par souci de commodité – le Cambodge est divisé en trois administrations apostoliques : le Vicariat apostolique de Phnom Penh et les deux préfectures apostoliques de Battambang et de Kompong Cham). J’y vivais quotidiennment avec Mgr Antonysamy Susairaj, Préfet apostolique, le Père Gérald Vogin, curé de la paroisse et vicaire général, ainsi qu’avec les deux cuisinières et leurs enfants. A tous ces gens s’ajoutaient plus ou moins régulièrement des prêtres et des séminaristes de toutes nationalités et d’autres personnes de passage. Confortablement logé dans un bâtiment en dur, avec chambre individuelle et coin salon avec télévision câblée et réfrigérateur toujours rempli de sodas, je n’ai pas à m’en plaindre compte tenu du confort souvent spartiate de l’habitation traditionnelle khmère. Je n’ai pas eu un seul jour à me soucier de mes repas, les cuisinières oeuvrant à la tâche. Vu d’ici, tout cela peut sembler bien luxueux, et certes ça l’est. N’y voyons cependant pas un superflu à la coloniale : il règne là-bas une grande simplicité, et les relations entre le personnel de maison et les hôtes ne sont jamais biaisées par quelconque rapport de force qui sont souvent ceux des dirigeants-dirigés.

- Le niveau d’hygiène (sanitaire et alimentaire) a t il été suffisant ? A t il posé des problèmes ?

J’avais ma propre salle de bains, avec savon fourni. Une des cuisinières avait aussi à charge de faire le ménage dans mon bâtiment, y compris ma chambre. La maison est équipée d’une machine à laver le linge. Le linge de maison, fourni, était régulièrement lavé. Je n’ai dans ces conditions rien à redire de l’hygiène qui m’a été réservée cette année.


- Votre intégration sur place, dans la vie-culture locale :

Pendant mes six premières semaines, j’ai eu droit à des cours de Khmer, à raison de six ou sept heures par semaine. Si j’en suis sorti avec le B-A-BA local en tête, je n’ai pas mis le paquet sur l’apprentissage de la langue. J’ai ainsi eu un peu de mal au départ pour communiquer, mais le temps qui passe m’a offert de progresser peu à peu, au point de parler à peu près le Khmer dans le dernier trimestre de mon volontariat. Cette connaissance du Khmer n’est certainement pas étrangère au succès de mon cours d’Anglais de Phum Thmey, qui brassait quotidiennement de soixante à quatre-vingt-dix élèves (ils étaient quatre-vingt-onze le dernier jour !)


Seul volontaire sur place, je n’ai pu que m’insérer dans la vie quotidienne de mes hôtes. Si la vie menée à l’évêché n’est de fait pas celle du commun des mortels cambodgiens, elle est pourtant bien locale. Rien à voir ici avec la vie d’un expat de Phnom Penh. Au Cambodge, plus qu’ailleurs peut-être, il y a d’un côté la capitale, et de l’autre la province. À Phnom Penh, aucune difficulté pour vivre à l’occidentale. En province, c’est beaucoup plus difficile, pour ne pas dire perdu d’avance. Kompong Cham a beau être la quatrième ou cinquième ville du pays, elle n’en demeure pas moins une petite ville de province, peuplée de 40000 âmes.

Quant à une éventuelle intégration dans la vie-culture locale puisque c’est l’objet de la question, je ne prétendrai rien en la matière. En un an, et plus encore lorsque l’on sait que l’on rentrera rapidement en France, il est difficile de prétendre pouvoir intégrer une culture qui n’est pas loin d’être aux antipodes de la nôtre. Plus encore que le missionnaire qui fera toute sa vie là-bas, je suis resté le « baraing » de passage, le barbare venu de l’étranger. Qu’importe : je me suis appliqué à vivre comme on me l’a proposé, et non comme je l’avais souhaité. Je reste content d’avoir été basé à Kompong Cham ; loin de la vie extravagante de Phnom Penh, Kompong Cham est un bon mix entre simplicité et consumérisme, entre tradition et modernité. Suffisamment préservée pour s’y sentir ailleurs, elle est par ailleurs suffisamment ouverte sur le monde moderne pour ne pas s’y sentir isolé (j’avais l’Internet dans mon bureau !).

Pour finir sur ce point, et sans vouloir prendre parti aucun, je voudrais dire un mot sur l’Église du Cambodge, qui, après des siècles de sulpicisme et un travail d’introspection qui lui a valu les fourbes de certains, est entrée récemment dans une phase d’inculturation, afin de respecter la culture séculaire de cette terre qui l’accueille. En ce sens, elle contribue à défendre le peuple khmer contre le risque de nivellement culturel qu’a engendré la mondialisation.

- Votre intégration sur place parmi les autres volontaires ou expatriés occidentaux :

À Kompong Cham , les expatriés se comptent sur les doigts de la main ou presque. On les croise principalement dans l’un ou l’autre des deux pubs en front de fleuve (l’un est tenu par un Américain, l’autre par un Breton). Je ne les ai que peu vus, et n’ai pas cherché à les voir plus que ça.
Pour ce qui est de mes virées mensuelles à Phonm Penh (le dernier week-end de chaque mois), il en est tout autre chose. D’abord parce que j’y retrouvais mes compères MEP, à la maison dites « des coopérants », et que j’y croisais facilement des expatriés occidentaux. Pour ce qui est des autres volontaires MEP, je n’ai je crois rien à en redire : le cru 2007-2008 était excellent. J’ai découvert qu’il n’y a en fait pour le volontaire MEP pas de profil type, profil dont j’avais peur d’être soit trop proche, soit trop éloigné, selon les dires. Que nenni : il y a parmi nous toute sorte de motivations et de compétences, de caractères et de « niveaux de foi ». Unis dans la diversité en quelque sorte.
Pour ce qui est des expats occidentaux installés à Phnom Penh, je ne les ai vus que par l’intermédiaire de mes compères MEP installés à Phnom Penh et dont la mission les amenait parfois à entrer en contact avec eux. À chaque fois, et dans une certaine mesure, j’ai pris plaisir à entrer dans ce monde si particulier des expatriés.

- Avez-vous été confronté à des problèmes d’insécurité sur place ? de santé ?


Rien à signaler de particulier pour la sécurité. La santé ne m’a pas moins suivi qu’en France, et je lui en sais gré.

- Quel a été votre visa ? A t il été difficile à renouveler ? Autres difficultés administratives ?

Après que j’avais pris à mon arrivée un visa business valable un mois, l’Église s’est occupé de le faire prolonger, et je n’ai pas ouï dire au sujet de quelconque difficulté en la matière. Je n’ai par ailleurs eu aucune difficulté administrative particulière.

- Avez-vous eu d’autres activités sur place pendant la mission ?

Hormis quelques jours çà et là, j’ai pris deux semaines de vacances complètes au début du mois de mai 2008. Avec quatre amis venus de Paris et Manille, nous avons vadrouillé au Cambodge la première semaine, et dans le Tonkin la seconde.
Je ne sais pas ce que vous entendez par « autres activités ». Je pourrais vous raconter tous les écarts à la compta et aux cours de langues, mais je crois qu’ils font bel et bien partie de la mission. Par exemple, retenons que chaque dimanche soir, je projetais un film pour les jeunes des foyers que nous avons à Kompong Cham. Si vous souhaitez malgré tout en savoir plus, je vous invite à lire mon présent blog.

- Commentaires :

La vie sur place était globalement confortable. Sa seule caractéristique qui m’ait été parfois pesante est son caractère très communautaire : horaires fixes, avec toujours les mêmes gens. Au départ, c’est une peu casse-pieds, mais avec le temps qui passe, j’ai appris à ne plus m’en plaindre et à jouer le jeu.


LE PARTENAIRE LOCAL


- Présentation du partenaire et du référent pour la mission sur place :

De nationalité indienne, Mgr Antonysamy Susairaj est né en 1952 à Salem. Après avoir fait son séminaire à Bangalore, il est ordonné prêtre en mai 1978. Deux ans plus tard, il part étudier à l’université pontificale du Latran, avant d’être nommé directeur du centre pastoral de Salem. En 1994, il rejoint les Missions Étrangères de Paris, qui l’envoient au Cambodge en 1995. En 1997, le Saint-Siège le nomme administrateur apostolique de Kompong Cham. En 2000, il est promu Préfet apostolique.

- Les relations/ la communication avec les responsables du partenaire local :

Mgr Susairaj est quelqu’un de très simple, qui tient sa place avec brio. Parlant couramment six langues dont le Français, sa première qualité est à mes yeux d’être d’un calme presque déroutant. Très accessible, il est je crois difficile de ne pas s’entendre avec lui. À chaque fois, et je n’en démords pas, j’ai été frappé par sa grande capacité à garder son calme. Nos relations ont été, sinon des plus amicales, du moins des plus cordiales.
Le Père Vogin n’en ai pas moins sympathique. J’ai beaucoup d’admiration pour lui : parmi ses confrères, il est de ceux qui font le plus d’efforts pour être proche des gens.

- Avez-vous eu d’autres interlocuteurs sur place ?

S’il ne vivait pas à l’évêché, le Père François Hemelsdael, un jeune prêtre fraîchement arrivé au Cambodge et chargé de la paroisse de Phum Thmey (où je donnais mes cours d’Anglais), a été de ceux avec qui j’ai eu le plus à travailler. Nous nous sommes je crois bien entendus, et notre collaboration a été assez efficace et agréable.
Sinon, je partageais mon bureau avec Primprey, une jeune Khmère de mon âge, qui s’attelait principalement à la saisie pendant que je m’attelais à rédiger des rapports financiers et des dossiers de demandes de fonds auprès des organismes étrangers qui soutiennent financièrement les diverses activités socio-éducatives mises en place par l’Église. Là encore, notre collaboration a été plutôt une réussite.

- Commentaires :

Le staff de l’évêché, du Préfet apostolique au personnel de maison, a toujours été généreux à mon endroit, et je l’en remercie.


LE PROJET

- Développement local du pays et de la zone d’intervention :

Le Cambodge d’aujourd’hui continue de payer le prix des affrontements d’hier. Surpris par le coup d’état du Général Lon Nol en mars 1970, assommé par les bombardements américains du début des années 70, meurtri par le régime des Khmers Rouges entre 1975 et 1979, prisonnier d’une administration vietnamienne entre 1979 et 1989, c’est sur un tas de cendres le Cambodge a repris récemment le chemin du développement. Novice en démocratie, néophyte en capitalisme, il est encore à l’heure de la digestion des déchirements de son passé. Le poids de l’histoire, alourdi par le « complexe d’Angkor » selon lequel les Cambodgiens vivent avec difficulté le long déclin dans lequel ils sont entrés au lendemain de la chute de leur glorieux empire au XVe siècle, est encore fortement ancré dans la population et la gestion des affaires publiques. Néanmoins, c’est un monde à deux vitesses qui s’y profile depuis peu : d’un côté, un capitalisme ravageur dont Phnom Penh est la vitrine suprême, de l’autre, des provinces laissées plus ou moins à l’écart, où les gens, pauvres mais pas miséreux grâce à un climat généreux, vivotent de leur lopin de terre ou de boulots de fortune.
Signe que le Cambodge n’a pas encore pris goût à la sagesse républicaine, la corruption a là-bas pignon sur rue. Le nombre impressionnant de voitures de luxe du genre Lexus dernier cri ou Hummer immatriculées RCAF (Royal Cambodian Armed Forces) en est la manifestation la plus criarde. Le système tout entier repose sur la corruption : du plus petit des fonctionnaires trop mal payé pour ne pas lui pardonner à moitié sa malhonnêteté aux ministres et membres de la famille royale, tous s’adonnent à ce sport national. Qu’on le veuille ou non, chacun est prié de se faire à cet état de faits : pour bien des ONG ou des entreprises étrangères, ne pas intégrer ce mode de fonctionnement équivaudrait à mettre rapidement la clef sous la porte.
Le Cambodge a ça de particulier pour un pays asiatique : il est sous peuplé, et le trou démographique engendré par la politique pol potienne n’y pas étranger. Signalons toutefois que la population, qui atteint près de quinze millions d’habitants, a aujourd’hui doublé par rapport à 1975. Quinze millions d’habitants sur un territoire grand comme un tiers de la France, c’est peu, et cela autorise les Cambodgiens à s’organiser au minimum, voire à ne pas s’organiser du tout (il n’y a pas de système d’imposition sur la personne privée). De fait, si le peuple Khmer est une réalité bien définissable, avec une histoire riche et reconnue de tous, la société cambodgienne en est encore à l’état de concept. C’est bien souvent la loi de la jungle qui y dicte ses règles, celui qui a les plus gros bras l’emportant dans la plupart des cas. Au lieu de s’organiser pour que chacun puisse tirer son épingle du jeu, on préférera bien souvent se pousser les uns les autres jusqu’à ce que le plus fort l’emporte. Je l’ai souvent dit, le Cambodge est à mes yeux comparable à un camp scout sans chef pour faire appliquer la loi, l’argent y prévalant en matière de sélection naturelle. Certes, il y a bien des lois, mais tout le monde ou presque s’en fiche sans même faire l’effort de les connaître.

Un autre aspect du développement à la cambodgienne passe par la présence presque écrasante des ONG brassant des capitaux étrangers par milliards. Le roi Sihanouk le disait récemment : le Cambodge est devenu un pays d’assistés. Ces dernières années, depuis l’Apronuc mise en place par les Nations Unies au lendemain des instabilités qui ont suivi l’occupation vietnamienne et jusqu’à aujourd’hui, la reconstruction du Cambodge n’a été l’œuvre que d’Occidentaux sinon imbus du moins imprégnés de leur propre culture. Cet entrain international pour aider le Cambodge à se sortir enfin du pétrin n’a pas eu que des effets positifs. D’aucuns prétendent même qu’il a sclérosé le peuple khmer, au risque parfois de lui faire oublier le goût de l’effort et du travail bien fait. Le défi actuel est de khmériser enfin le développement du Cambodge, encore déraciné par son histoire récente. Reste au royaume déchiré par les guerres successives de se réconcilier avec lui-même, et tourner enfin la page d’un passé révolu. Cependant, il est vrai que la culture locale est marquée du sceau de l’individualisme bouddhiste et qu’un sursaut national ne semble dans ces conditions pas à l’ordre du jour ; bon gré mal gré, chacun parait plus ou moins se complaire dans cet état de choses, plus intéressé de vivoter au jour le jour que d’imaginer ce que sera le Cambodge à plus long terme.

En matière d’éducation, et contrairement à son voisin vietnamien, il semble que le Cambodge n’en n’ait pas son cheval de Troie en matière de développement. Le résultat est trop souvent catastrophique. Quel gâchis ! Voir cette génération montante sortir de l’école sans même savoir situer leur propre pays sur une mappemonde crève le cœur. Officiellement, et exit les minorités ethniques des zones reculées, on frôle les 100% de scolarisés en primaire, mais bien souvent, les profs préfèrent aller assurer leur fin de mois dans des instituts privés plutôt que de transmettre leur maigre savoir à des campagnards prédestinés à cultiver leur terre jusqu’à la fin de leurs jours.

Rassurez-vous ou non, je n’entends pas ici dresser un tableau sans nuance et tout noir de ce beau pays qu’est le Cambodge. Hun Sen, Premier ministre depuis 1985 et qui vient d’être réélu en ce 27 juillet 2008, a aujourd’hui suffisamment assuré ses arrières et celles de son clan pour pouvoir enfin se mettre à développer son pays. Les chantiers sont de plus en plus nombreux, et l’on ne compte désormais plus les pistes en train d’être goudronnées. Des coins autrefois inaccessibles sont peu à peu désenclavés, et l’on a promis récemment que l’électrification du pays serait galopante dans les deux prochaines années. Reste à savoir si tout cela n’est pas qu’effet d’annonce. En parallèle, Chinois et Coréens achètent le pays, spéculant sur la terre et l’immobilier. Des paysans autrefois pauvres aux portes de Phnom Penh vendent désormais leur rizière à prix d’or. Ces nouveaux riches achètent des 4x4 et des téléphones dernier cri, au risque parfois de se retrouver sans rien dans les deux ans qui suivent. Des zones d’activités défiscalisées poussent un peu partout autour de la capitale est le long des frontières vietnamienne et thaïlandaise, permettant à des firmes notamment américaines de venir embaucher de la main-d’œuvre à pas cher. Le capitalisme sauvage est à mes yeux le plus grand danger qui menace aujourd’hui le Cambodge.

- Présentation du projet et de ses objectifs :


J’ai passé le plus clair de mon temps dans le bureau de l’évêché, où j’avais mon propre ordinateur. Comme cela est mentionné sur mon accord de volontariat, j’y ai assisté une jeune Khmère dans la comptabilité quotidienne de la Préfecture apostolique. Primprey avait de son côté son ordinateur, équipé de Quickbook, un programme de comptabilité anglo-saxon. Quotidiennement, il fallait suivre d’aussi près que possible les dépenses de cette structure d’une quarantaine d’employés. J’étais particulièrement chargé de rédiger des rapports financiers aux divers organismes qui nous soutiennent et qui ont des comptes à rendre à leur administration fiscale respective. Par ailleurs, et pour assurer la pérennité des projets socio-éducatifs développés sur place, il m’a fallu monter des dossiers de demande de fonds. L’Église du Cambodge, loin d’être indépendante sur le plan financier, ne vit que grâce à des fonds perçus de l’étranger. C’était là le principal défi qui m’a été offert : maintenir les liens avec nos différents financeurs, avérés ou potentiels.

Pour ce qui est des cours de langues, je ne retiendrai que deux choses :

- les cours de Français m’ont permis de découvrir à quel point notre langue est difficile : sa seule règle est qu’elle est bourrée d’exceptions.

- Les cours d’Anglais à Phum Thmey m’ont été l’occasion de me confronter plus en profondeur à la population cambodgienne. Phum Thmey est un village de 1500 habitants environ, qui n’a toujours pas d’école maternelle. Les gens y vivent pauvrement et simplement, mais ne sont pas miséreux. Je ne vous cacherai pas que j’ai eu un grand plaisir à donner ces cours ; je me suis beaucoup donné pour les enfants, qui je crois me l’ont bien rendu ; d’octobre à mai, je n’avais comme élèves qu’une dizaine d’adolescents, et leur assiduité a été de mal en pis, surtout après la pause du Nouvel an khmer (avril). Lassé de faire 24 kilomètres par jour pour me retrouver avec une classe quasiment vide, j’en ai alerté Mme Phat, la catéchiste de la paroisse, qui a alors parcouru le village, et appelé tous les enfants à venir participer à mon cours. À partir de là, l’affluence n’a jamais décru, et je me suis rapidement retrouvé avec soixante élèves les petits jours, quatre-vingt-dix les grands jours.

- En quoi s’inscrit le projet dans l’optique de développement du pays ?

Le Royaume de Cambodge entretient des relations diplomatiques avec le Saint-Siège, ce qui nous offre une grande liberté d’action. C’est ainsi que depuis son retour officiel en 1994, l’Église n’a cessé d’œuvrer au service de ses hôtes. Les projets sont nombreux, et souvent riches d’enseignement. C’est aussi bien le Père untel qui dans un coin dont tout le monde se fout ouvre des écoles, développe des programmes d’agriculture ou construit des ponts, que des programmes moins localisés qui viennent en aide à la population. La Préfecture apostolique de Kompong Cham, sur les 66000 km2 que couvre son territoire, a mis en place plusieurs centres de jeunes, où des étudiants, arrachés à leur pauvreté sclérosante, sont logés à l’année pour étudier. Un programme intitulé « hygiène, culture et danse » a pour première mission, et comme son nom l’indique en partie, de sensibiliser les villageois les plus isolés à l’hygiène ; c’est par ce programme que l’Église a également pu ouvrir sept bibliothèques dans des villages où la seule culture qui prévalait jusqu’alors était celle du riz ; enfin, pour sensibiliser les jeunes à la richesse de leur culture, plusieurs troupes de danse traditionnelle ont été montées dans différents villages.
Un programme à destination des malades a également été mis en place ; il vient en aide aux plus pauvres, qui n’ont pas accès aux soins dans un pays où, peut-être plus qu’ailleurs, tout passe par l’argent. Des frais de transport au règlement des soins hospitaliers, il entend ainsi soutenir ceux à qui la vie n’a pas fait de cadeau.
Il y a également d’autres programmes, plus ou moins ponctuels, plus ou moins localisés, dont le seul but est de pratiquer la justice. En ce sens, les projets socio-éducatifs mis en place par l’Église participent au développement du Cambodge.

- En quoi la mission participe-t-elle à ce projet ?

La comptabilité, dans le sens où c’est elle qui permet le contrôle des mouvements financiers propres à chaque programme, est une étape nécessaire au projet. Les rapports financiers sur l’utilisation des fonds sont très souvent une clause des différents contrats qui nous lient à nos donateurs. Nous sommes tenus de les faire, si non par obligation, du moins par correction. Il faut bien le reconnaître : sans les aides de l’étranger, nos activités seraient réduites à néant. En ce sens, l’aspect comptable de ma mission a participé aux différents projets d’aide et de développement développés par la Préfecture apostolique de Kompong Cham. La recherche de financeurs passant par la réalisation de dossiers de demandes de fonds auprès d’organismes susceptibles de nous supporter est également une étape obligée pour assurer la pérennité de nos activités.

Sur un autre registre (dans une moindre mesure ?), les cours de langues, et plus particulièrement le cours d’Anglais à Phum Thmey participent eux aussi au développement du Cambodge. Donner le goût de l’étude à des élèves confrontés à une école qui mise moins sur le savoir et la connaissance que sur la statistique pourrait bien me blanchir d’inutilité. Mais plus encore, je vois mon cours d’Anglais comme une activité gratuite proposée à des gamins trop souvent prisonniers de leur pauvreté. Extirper les enfants à leur désoeuvrement est, je crois, le meilleur moyen, pour ne pas dire le seul, de leur faire voir autre chose que la vie domestique, qui dans leur monde de subsistance ne leur fait généralement pas de cadeau, et ne leur offre aucun extra.

- Commentaires :

« Se donner du mal pour les petites choses, c’est parvenir aux grandes avec le temps » [Samuel Beckett].
« L’intelligence ne vaut qu’au service de l’amour » [Antoine de Saint-Exupéry].


LE POSTE

- La mission opérationnelle (tâches/ organisation/ rythme de travail) :

Inquiet au départ sur l’apparent manque d’activités, j’ai vite constaté que j’avais en fait largement de quoi m’occuper. Déjà parce que les rapports et autres dossiers m’ont pris pas mal de temps, mais aussi parce que dès le début du mois d’octobre 2007, on m’a demandé si je pouvais dispenser un cours d’Anglais à Phum Thmey. Ma journée-type s’est ainsi rapidement organisée comme suit :
- 6h30 : lever.
- 7h : prière.
- 7h15 : petit-déjeuner.
- 8h : bureau.
- 12h : déjeuner.
- 13H30 : bureau.
- 15h30 : départ pour Phum Thmey.
- 16h : cours d’Anglais.
- 18h30 : retour.
- 19h : dîner.

Notons que j’ai donné un cours de Français pendant deux mois, le matin à 8h. Par ailleurs, et comme le bureau était sur place, je pouvais m’organiser un peu à ma guise, au risque de travailler très souvent après le dîner.

Que dire de plus sur ce point ? Un mot seulement : plus le bureau était ouvert, mieux c’était. Et pour cause : bien (trop ?) souvent sans crier garde, les responsables des programmes venait y retirer l’argent nécessaire à leurs activités ; en quelque sorte, nous faisions office de banque interne à l’Église. Voilà un point qui m’autorise à ajouter quelques mots sur l’aspect bancaire de ma mission : toute l’année durant, j’ai veillé à placer à un taux aussi intéressant que possible l’argent que nous avions à notre disposition, afin de le faire fructifier et de pouvoir par la suite mettre les intérêts perçus au service des plus pauvres.

- Les enjeux du poste :


Les principaux enjeux du poste étaient le suivi des différents contrats qui nous lient à nos financeurs. Bien souvent, ceux-ci ont été signés pour une durée de deux ou trois ans, avec pour condition un rapport financier annuel. Il m’a donc au début fallu reprendre le flambeau laissé sur place par mes prédécesseurs, et ainsi apprendre à manier la barre. De son côté, Primprey, ma collègue à la comptabilité, s’occupait principalement de la saisie, ce qui l’occupait à plein-temps. L’efficacité de notre collaboration était en ce sens elle aussi un enjeu de ma mission.
La recherche de nouveaux financeurs était elle aussi un des grands enjeux de ma mission : sans financeur, pas d’argent ; sans argent, pas de projet.
Enfin, au sujet de mon cours d’Anglais, l’enjeu était d’intéresser les élèves, et de leur donner le goût de la langue. Si je n’ai pas eu un seul instant la prétention de pouvoir leur faire maîtriser l’Anglais, j’ai essayé de les faire entrer un tant soit peu dans une logique linguistique qui n’est pas la leur, et de leur montrer que l’étude systématique est le seul secret pour passer de l’ignorance à la connaissance. Le succès de mon cours d’Anglais à Phum Thmey reste la grande satisfaction de mon volontariat.

- Quelles difficultés avez-vous rencontrées ? Comment les avez-vous surmontées ?


Dans le temps, et comme sans doute tout un chacun, l’adaptation a été la première difficulté de mon volontariat. Parachuté à Kompong Cham, j’ai eu au départ beaucoup de mal à me faire à l’idée que j’allais y rester un an, pensant même un moment à rentrer prématurémént. Néanmoins, je l’ai dit plus haut, le temps qui passe m’a appris à prendre sur moi dans les moments difficiles. Je me suis peu à peu fait au rythme très communautaire de l’évêché de Kompong Cham, au point d’en savourer parfois les intérêts par rapport à ma vie de célibataire parisien. Une autre difficulté a été que je me suis parfois senti un peu seul, au milieu de ces prêtres de toutes nationalités et de tous ces Cambodgiens. Difficile à Kompong Cham de se faire des amis au sens où nous l’entendons traditionnellement.
Il n’empêche, au final, s’il y a bien eu des jours où j’en ai eu ras-le-bol, s’il y a bien des périodes de lassitude constante, j’ai passé une bonne année de volontariat, sans difficulté particulière par rapport à quiconque.

- Les motivations du recrutement d’un volontaire expatrié par rapport à un employé local :

Comme je l’ai dit plus haut, je partageais mon bureau avec une employée locale : Primprey. Toute la comptablité de la Préfecture apostolique ne repose donc pas sur le volontaire expatrié, et c’est là je crois une grande sagesse. En revanche, il est vrai que Primprey n’aurait pas assez de temps pour faire tout toute seule, et qu’elle a réellement besoin d’un collaborateur sur place. Ne serait-ce que pour les rapports financiers, qui ne sont pas encore très évidents pour elle. Au fur et à mesure, je tâchais de lui montrer les fruits de mon travail, et de lui en expliquer la logique ; c’est sans doute cela la partie formation dont vous parlez dans le contenu de ma mission. Même chose pour les dossiers de demande de fonds : cela demande du temps. Je signale d’ailleurs, qu’à part un seul en Français, tous ces documents sont à rédiger en Anglais ; sans prétendre maîtriser parfaitement la langue de Shakespeare, il est vrai que je la connais un peu mieux que Primprey.

Evidemment, vous pourriez penser qu’un employé local bilingue en Anglais suffirait bien à ce poste. Pourtant, dans l’immédiat, je ne le crois pas : plus que de l’assistance, je crois qu’il s’est agi cette année d’une véritable collaboration entre une employée locale et un volontaire expatrié. Ce sont ici deux parcours et deux mentalités très différentes qui ont travaillé ensemble, mettant l’un et l’autre leurs savoirs au service d’une cause qui leur tient à cœur (Primprey travaillait autrefois dans une autre structure où elle gagnait mieux sa vie : par conviction, elle a décidé de venir travailler pour l’Église catholique).

Par ailleurs, la présence d’un volontaire expatrié est je crois apprécié par les gens sur place. J’étais cette année le seul volontaire à être basé à Kompong Cham, et hormis sept prêtres de tous les continents ou presque, l’ensemble des employés de la Préfecture apostolique sont des Khmers. Mon souhait, naturellement, est qu’un jour l’Église du Cambodge, encore trop récente et trop petite pour s’assumer, soit entièrement khmérisée ; mais pour l’heure, je ne prends pas pour superflue la présence de quelques volontaires expatriés. Ce qui incombe est qu’au final tous se mettent efficacement au service de ceux qui en ont besoin, et plus globalement de la société des hommes.

- Le suivi de la mission...

... par le partenaire local :

Rien à redire : Mgr Susairaj habite sur place, et je n’avais dans ces conditions aucune difficulté à l’entretenir du déroulement de ma mission.

... par l’association en France :


Rien à en redire de particulier non plus.

- Commentaires :


Sans vouloir prétendre avoir été indispensable, je crois que mon poste est à maintenir, du moins à court terme.
« Chacun est responsable de tous. Chacun est seul responsable. Chacun est seule responsable de tous. [Antoine de Saint-Exupéry)


BILAN DE MISSION

- Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

Cf. plus haut.

- Pensez vous avoir répondu aux attentes du partenaire local ?

À peu près.

- Votre mission a-t-elle permis une évolution du projet ?

Une continuité plus qu’une évolution.

- Avez vous été remplacé par un volontaire ou un employé local ?

Un certain Hugues prend ma place à compter du 1er septembre. Une certaine Victoire, assure d’ici là l’intérim.

- Quel bilan faites-vous de cette expérience de mission de volontariat ?

Bilan professionnel :

1) Immersion totale en Asie du Sud-est.
2) Comptabilité quotidienne d’une structure de 40 salariés.
3) Rapports financiers et demandes de fonds auprès d’organismes étrangers.
4) Activités annexes, dont un cours d’Anglais dans un village (quotidien).

Bilan personnel :

Ma première satisfaction est d’être arrivé au bout de cette année de volontariat. Plus isolé sans doute que les autres VLD de Phnom Penh et d’ailleurs, j’ai souvent regretté cet isolement. Mais Kompong Cham n’est finalement pas si petite que ça ; on y trouve facilement de quoi vivre simplement, sans pour autant manquer de quoi que ce soit.
Ma seconde satisfaction est de rentrer content d’avoir été à peu près utile pendant un an, au service des autres. Souvent, je me suis demandé ce que je foutais là, et si c’était vraiment constructif et pour les autres et pour moi. Avec un peu de recul, je m’autorise à penser que mon coup de main a été plutôt profitable à ceux qui m’ont accueilli.
Enfin, je me réjouis par avance de penser que toute ma vie restant, j’aurai le souvenir de la coopération au Cambodge.

- Evaluation générale de la mission par une note de 1 à 10 (10 pour un bilan très positif) et explications:


Ma note : 7/10.

Pourquoi sept ? Déjà parce neuf ou dix auraient été exagérés, compte tenu que comme je le dis plus haut, il y a eu des périodes plus casse-pieds que d’autres, des moments où j’ai eu envie de tout foutre en l’air.
Huit est le point que je perds compte tenu de mes inefficacités ponctuelles : on ne peut pas être efficace tout le temps.
Moins de sept serait injuste, compte tenu que globalement j’ai passé une très bonne année et que les gens qui m’ont reçu l’ont fait avec gentillesse et dévouement.

- Commentaires :

« Être homme, c’est précisément être responsable. C’est sentir en posant sa pierre que l’on contribue à bâtir le monde » [Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes].


LE RETOUR DE MISSION

- Comment se passe votre retour en France ?


Mon retour en France se passe pour le moment bien. S’il est vrai que j’étais un peu triste de quitter ma terre de mission tant en un an j’ai eu le temps d’y prendre mes marques et de m’habituer aux gens, je suis content de revoir ceux gens qui me sont ici chers.
Le risque - s’il en est – est maintenant de refermer la parenthèse que j’avais ouverte en arrivant l’année dernière à Kompong Cham, et de reprendre la vie comme avant, le volontariat ne restant alors qu’un souvenir parmi d’autres.

- Quels sont vos projets professionnels suite à cette mission ?

Mon projet est dans l’immédiat de trouver un travail qui m’intéresse un minimum, et dans lequel je puisse faire mes preuves, en y faisant valoir malgré tout ce que le volontariat m’a apporté. Tant qu’à faire, je cherche un travail qui ne soit pas celui d’un parasite, mais qui soit, sinon au service des autres, du moins utile à la société des hommes.

- Souhaiteriez-vous un accompagnement spécifique ?

Si vous avez des idées et des contacts, je suis naturellement preneur.

- Commentaires :

Puissent ceux qui partent en volontariat en rentrer comme j’en suis rentré : content.

VIE DE FOI

- Est-ce que votre mission vous a permis de vivre votre foi sur place ?


Oui. Les messes étant dites sur place, je pouvais si je le souhaitais aller à la messe quasiment tous les jours. Chaque dernier vendredi du mois, j’allais à Phnom Penh pour « la messe des coopérants », précédée généralement d’un partage d’évangile.

- Avez-vous trouvé auprès des confrères Mep ou d’un autre prêtre la possibilité d’un suivi spirituel ?



Avec le Père Vogin, nous avons entrepris dès le début de ma coopération de nous rencontrer deux ou trois fois par semaine, avant la prière du matin, pour un partage d’évangile. Cela a duré six mois environ. J’apprécie beaucoup les partages d’évangiles : ils sont souvent l’occasion de débattre sur un point particulier du dogme ou de la foi.

- Quels ont été vos rapports avec l’Eglise locale ? Qu’avez-vous découvert de l’Eglise en Asie ou Océan Indien ?


Mes rapports avec l’Église locale ont été je l’espère ceux d’un fidèle parmi les fidèles. Ce que j’ai découvert au Cambodge est une Église encore faible, mais heureusement bien rattachée à l’universalité de l’Église de Rome. En train de se chercher une voie, elle semble choisir peu à peu la voie de l’inculturation. Je lui souhaite que ce soit la bonne. Souvent, je me suis posé la question de notre place dans un pays qui n’est pas le nôtre, et où le catholicisme reste qu’on le veuille ou non une religion exotique. Mais le travail d’une Église se mettant au service de ses hôtes m’a aidé à relativiser quant à une éventuelle intrusion au pays du Bouddha. Le message chrétien reste je crois bon pour l’homme et son humanité, et le projet politique qui en découle ne peut qu’améliorer dans l’avenir un pays encore retourné par son histoire récente.

- Pensez-vous avoir apporté un témoignage de foi au cours de votre mission ? Si oui comment ? Si non pourquoi ?


Ma foi, s’il en est, je pourrais vous en parler des heures durant. Et pourtant, ô paradoxe, je ne sais pas très bien ce qu’elle est. Le temps qui passe m’a simplement offert de comprendre qu’elle sans doute davantage une adhésion à un projet plus que la compréhension de concepts qui pour la plupart m’échappent encore, et m’échapperont peut-être toujours. Néanmoins, ce dont je suis certain, c’est que j’aime l’Église, en tant que fruit d’une histoire riche et mouvementée, en tant qu’institution mondiale, et j’allais même dire en tant qu’Internationale tenant la route. Je reste convaincu malgré les dires de certains que le projet proposé par le Christ est fondamentalement bon pour la société des hommes, société à laquelle je suis le plus certain d’appartenir.

Aussi, dans le sens où je me suis parfois battu contre moi-même pour me donner aux autres, je pense avoir apporté ce vous appelez un « témoignage de foi » ; de fait, je l’ai fais je crois au nom de mon appartenance à l’Église catholique. Du moins, il s’agit bien là du cadre dans lequel je suis parti en volontariat.
Au niveau de la piété dont cette question sous-entend sans doute qu’elle est aussi un « témoignage de foi », je ne saurais prétendre en avoir témoigné de manière particulière. J’y reviens : fidèle parmi les fidèles, je veillais à assister à la prière du matin et ne me suis jamais permis de sécher la messe dominicale.



- Votre mission a-t-elle été l’occasion pour vous de rencontrer davantage le Christ, d’approfondir votre foi ?


Je serais tenté pour cette question de reprendre mot pour mot ce que j’ai répondu à la précédente. Néanmoins, je me sens poussé de préciser un peu quelle a pu être pour ma foi (s’il en est) cette année de volontariat. « Rencontrer davantage le Christ », dites-vous ; me voilà un peu perplexe face à un concept dont j’ai souvent bien du mal à me faire une idée claire. Si c’est du Christ en tant que Dieu parmi les hommes, en tant qu’incarnation et donc en tant que réalité terrestre dont vous parlez ici, je serais tenté de vous répondre par la positive. Oui, je suis entré peut-être plus en profondeur dans le monde qui m’entoure ; oui, en ce sens, j’ai rencontré davantage le Christ. Cependant, si c’est du Christ en tant que Dieu (tout court), je ne saurais tout simplement pas vous répondre. La transcendance, si je la crois de fait infuse à notre nature d’homme, m’apparaît encore bien mystérieuse pour être approfondie.

- Comment pensez-vous témoigner de cela à votre retour ?


Je pense témoigner de cela à mon retour dans la simplicité, sans particularisme ni artifice majeur. Je me souhaite simplement de continuer à être fidèle parmi les fidèles, à vivre mon appartenance à l’Église par la pratique régulière de ma religion.


RELATIONS AVEC LES MEP

- Que pensez-vous de la préparation au départ ?


D’une part, elle permet aux néophytes de se mettre dans les bains si singulier et si sympathique des Missions Étrangères de Paris. D’autre part, ses nombreux intervenants apportent à ceux qui vont partir quelques éléments de réponses aux questions qui pourraient les interpeller une fois arrivés sur leur terre de mission.
En ce sens, je pense de la préparation au départ qu’elle est intéressante et nécessaire.

- Que pensez-vous du suivi des volontaires sur le terrain assuré par les MEP à Paris ou bien par les confrères dans votre pays d’accueil ?


Je n’ai rien qui vaille à en redire. Seulement, je dirais que c’est également au volontaire de faire en sorte que son suivi soit bon : en donnant quelques signes de vie, il met je crois, en la matière, toutes les chances de son côté.

- Êtes-vous prêt à participer aux activités proposées par les MEP en France ?


Oui, dans une certaine mesure.

- Êtes-vous prêt à témoigner de votre expérience de volontariat ?


Oui, dans une certaine mesure.

- En quoi votre expérience de volontariat a-t-elle transformé, orienté, converti votre vie quotidienne?


Cela fait à peine deux semaines que je suis rentré. Dans ces conditions, je ne saurais répondre honnêtement à cette question, et vous propose d’en reparler sinon dans quelques mois ou années, du moins dans quelque temps.



Wednesday, June 25, 2008

Semaines 41,42, 43, 44 & 45 : Opération Phum Thmey.

Avant de commencer, je voudrais vous rapporter un article, trouvé dans Cambodge soir, un hebdomadaire francophone, et pour lequel je ne ferai pas de commentaire, hormis un, entre crochets dans le texte :

« Le fils d’un général ouvre le feu. Une enquête est en cours après le tir de plusieurs coups de feu, le 1er mai, à Phnom Penh. Ce soir là, une voiture de luxe [signe le plus criard de la corruption triomphante, on ne compte plus à Phnom Penh le nombre impressionnant de voitures de luxe du genre Lexus dernier-cri ou Hummer immatriculées RCAF – Royal Cambodian Armed Forces –] et une camionnette sont entrées en collision. De colère, le propriétaire du premier véhicule, le fils d’un général trois étoiles du ministère de la défense, a ouvert le feu sur la camionnette. Son chauffeur et son passager ont pu prendre la fuite sans être touchés. Selon les témoins, l’homme, en possession de quatre armes dont deux AK-47, a tiré une dizaine de balles. Les policiers arrivés sur place n’ont pas osé arrêter ce fils de général. Seuls les deux véhicules ont été emmenés au commissariat (…). »



- Début –

Dernière ligne droite. M’éloignant toujours plus du début, je commence à m’approcher grandement de la fin. Le mois prochain, je rentre au bercail. Ici, le temps m’est assez insupportable : il fait une chaleur à crever, avec un taux d’humidité qui l’est tout autant. Ça me démange et me fait regretter la saison sèche. Comme chante si bien Gaëtan Roussel, "ça m’gratte partout tout l’temps". Pendant ce temps-là, à deux cents mètres d’ici (je suis dans mon bureau), le Mékong continue de se remplir ; les fonds sablonneux du fleuve sont maintenant immergés ; les ponts de bambous ont été démontés ; les eaux sont devenues boueuses. Bref. Je passe à mon blabla, dont on ne sait plus s’il hebdomadaire, bimensuel, mensuel ou que sais-je encore. Quoiqu’il soit, il est.
Comme dans ma dernière chronique, je vais suivre sagement le calendrier.

Lundi 19 mai : c’est l’anniversaire du Bouddha ; comme Noël chez nous, c’est férié. J’en profite pour aller faire faire un tour du coin à Ronan, arrivé la veille, et dont je vous parlais la dernière fois. Nous allons au Vat Nokor, le temple angkorien jouxtant Kompong Cham, puis nous passons à la piste des B-52.

Élément du Vat Nokor.



Avec Ronan, près de la piste des B-52.




Mardi 20 mai : bureau + RAS

Mercredi 21 mai : En fin de journée, j’emmène Ronan à Han Chey, la montagne monastère située à une vingtaine de kilomètres en amont du Mékong. La vue y est toujours aussi grandiose :



Jeudi 22 mai : RAS.

Vendredi 23 mai : Ronan, reposé, quitte Kompong Cham, et continue sa route vers le Laos, avant de s’envoler pour l’Australie dans quelques semaines.

Samedi 24 mai : le P. Gérald et Mgr rentrent de Sihanouk où ils avaient une grande réunion presbytérale toute la semaine.

Dimanche 25 mai : Messe. Projection du film chinois Elixir of love, réalisé en 2004 par Riley Yip Kam-Hung, et qui raconte la passionnante histoire d’un empereur en quête de l’élixir qui soignera sa fille unique qui pue, du fait d’une mystérieuse maladie…



Lundi 26 mai : RAS.

Mardi 27 mai : Thibault, le nouveau coopérant de Prey Vêng, arrivé la semaine dernière pour trois mois, passe en coup de vent avec Damo pour repérer les lieux.

Mercredi 28 & jeudi 29 mai : RAS.

Vendredi 30 mai : départ pour Phnom Penh, et la messe mensuelle des coopérants. Pour une fois, elle n’a pas lieu à la maison des coopérants, mais chez le P. François-Xavier, à l’autre bout de la ville. Le traditionnel partage d’évangile est ce soir étrangement silencieux ; le texte retenu (celui du dimanche - Mt, 11, 25-30) n’inspire apparemment pas les foules. Dans la foulée de la messe, nous dînons à coups de chili con carne et autres plats bien locaux, avant de filer pour quelques uns d’entre nous au Memphis, le bar-club du Quai Sisowath.

Samedi 31 mai : je fais faire un tour de Phnom Penh à Thibault, avec les étapes qui me sont maintenant traditionnelles : le marché central (qui va être restauré), le Sorya, le Vat Ounalom et sa relique du cil du Bouddha, Up to you, etc.

La Poste de Phnom Penh.



Dans le marché central.





Les toits du Palais Royal depuis le Sorya.



Le marché central depuis le Sorya.



Au Vat Ounalom, la statue reliquaire du cil du Bouddha.



Le Musée national.



Devant le Palais Royal.



L’Assemblée Nationale.



Le soir, nous dînons avec Laurent (volontaire MEP) et Cécile (stagiaire à la banque nationale) du côté du Palais Royal avant d’aller enterrer la journée avec une tripotée de Lyonnais dans un bar à expats (les autres compères MEP sont en camp scout dans le sud du pays).


Dimanche 1er juin : je rentre de bonne heure à Kompong Cham pour terminer un rapport pour que Mgr puisse l’embarquer demain pour Paris (dimanche prochain, c’est la grand-messe à Notre-Dame pour les 350 ans des MEP).

De la semaine qui suit, à savoir la 43e de mon calendrier khmer, je ne retiendrai que le week-end des 7 et 8 juin, passé à Prey Vêng, dans la mission du Père Alberto (PIME) où je retrouve Damo et Thibault. Samedi, nous filons vers Cheung Phnom, une montagne monastère qui domine toute la région de Neak Lueung, à une trentaine de kilomètres au sud de Prey Vêng. De là-haut, la vue est splendide. Le kitch des bâtiments du monastère bat tous les records : ici, un oiseau en béton de quatre mètres de diamètre nous projette un temps au Pays des merveilles, là, un temple-meringue bariolé de couleurs fluo me rappelle la maison de la sorcière dans Hansel et Gretel. Dimanche matin, après la messe, nous filons à quelques uns dans un village à une trentaine de kilomètres de Prey Vêng, pour y couper les ongles et épouiller toute une troupe de bambins venus de part et d’autre de ce coin de bout du monde. Peut-être cela rappelle-t-il quelque chose aux plus assidus d’entre vous ; de fait, l’endroit ne m’était pas inconnu : j’y avais déjà œuvré en novembre (lire ici). Retour à Prey Vêng vers 13h30.

Le bout du monde.



File d'attente pour se faire couper les ongles.



En rentrant du bout du monde.





Après un déjeuner vite avalé, me voilà sur la route du retour, avec comme passager arrière James, le séminariste coréen installé à l’évêché pour quatre mois, et qui était aussi de la partie ce week-end. Pour une fois, au lieu de rentrer par la RN 11 à travers les plantations d’hévéas, nous tournons à gauche à Oreang Ov, le gros bourg à mi-chemin entre Prey Vêng et Kompong Cham. D’après la carte, une piste longe par ici le Mékong, et rattrape la RN7 au niveau du pont de Kompong Cham. Bingo : sans jamais s’éloigner du fleuve, la piste arborée zigzague entre maisons traditionnelles, rivières et pagodes, et débouche, une heure et demie plus loin, sur la tour cham, juste en face de Kompong Cham.

La tour cham.



Par une des fenêtres de la tour cham.



Vue depuis la tour cham.





Le pont de Kompong Cham, le seul à enjamber le Mékong au Cambodge.



Zoom sur le pont, depuis la tour cham.



Notre moto, d’en haut.



L’antre de la tour cham.



Ce soir, pour la séance ciné, c’est particulier : les jeunes des centres sont en révision, du coup il n’y a que trois spectateurs pour regarder : 1) le film de l’enterrement du mari de Sokchear la cuisinière, mort du sida il y a deux ou trois ans (les trois spectateurs sont Sokchear elle-même, et ses deux jeunes enfants…). 2) un dessin animé sur Saint François Xavier, en Khmer.

Lundi 9 juin : à Phum Thmey, grosse arrivée d’élèves. Alors que nous n’étions presque plus à mes cours d’Anglais (depuis la pause du nouvel an Khmer, les uns et les autres avaient eu du mal à s’y remettre), Phat a déniché partout aux alentours de nouveaux élèves. Âgés d’une dizaine d’année, ils sont pour la plupart débutants. Nous reprenons à la lettre "A", tandis que je continue à faire un peu de vocabulaire avec les plus grands.

Mardi 10 juin : il y a aujourd’hui une quarantaine d’élèves à se presser sur les bancs de la classe, tirant la langue pour recopier un B, un C, un D, en majuscule, en minuscule, et en "Times new roman". "A Apple, B Book, C Car, D Door" : "tatam !" ("répéter" en Khmer)…. Tous hurlent à s’égosiller, dans une cacophonie générale.

Mercredi 11 juin : même scénario, avec E, F, G, et H, et un peu plus de monde encore.

Jeudi 12 juin : je prends un lân touri à 6 h, direction Phnom Penh et la maison de coopérants pour donner un coup de main à mes compères pour le déménagement. Et pour cause (et vous l’aurez compris) : nous changeons de maison, le propriétaire l’ayant mise dernièrement en vente. Après une matinée à porter des meubles en rotin (il y en a un bon nombre) et à entasser des trucs et des machins dans tout ce qui peut servir à entasser (draps, fait-tout, corbeilles, bassines, etc.), nous mettons le cap sur Claire amitié pour le déjeuner. Cette organisation catholique s’occupe notamment des femmes ouvrières des usines de Phnom Penh et de ses alentours. Nous sommes reçus comme des pachas, en compagnie, entre autres, d’un journaliste de RCF venu faire un reportage sur l’Eglise du Cambodge. L’après-midi, nous remplissons un dernier camion, et installons enfin la nouvelle maison. Et quelle maison ! Certes un peu plus éloignée du centre-ville que la précédente, elle n’en demeure pas moins beaucoup plus agréable. Dans son jardin arboré de quelques palmiers, elle n’a rien à voir avec le casier chinois que nous avions jusque-là (ndlr: les Chinois construisent partout dans Phnom Penh des maisons tout en hauteur, les unes à côté des autres, et communément appelées "casiers chinois"). Le soir, sans pendre pour autant la crémaillère, nous nous empiffrons de saucissons rapportés par Philibert de Paris, où il est allé passer cette semaine un oral pour l’année prochaine (il a d’ailleurs été reçu). Cinq d’entre nous allons terminer la soirée à la Gazolina, un bar en plein air quelque part dans Phnom Penh, autour d’une partie de tarot.

Vendredi 13 juin : je m’en retourne à Kompong Cham pour mon cours d’Anglais, avancé à 15h30. Dans la soirée, je tente enfin le koryo soojichim, manuthérapie traditionnelle coréenne, dont James (voir plus haut) tient une séance chaque soir où il y a des candidats. Dans un premier temps, à l’aide d’un appareil électronique, l’apprenti médecin mesure votre tension en différents points sur vos mains. Des chiffres qui s’affichent sur l’écran lui permettent de placer là où il faut des sortes de petites pastilles, que l’on allume et laisse se consumer pendant environ cinq minutes. On renouvelle ensuite l’opération deux fois sur la main droite, et trois fois sur la main gauche. C’est transit.


Samedi 14 juin : Thibault arrive de Prey Vêng. Dans l’après-midi, après un passage à la tour cham, nous faisons une balade en moto le long du Mékong, pour y trouver une vieille pagode indiquée il y a quelque temps déjà par le P. Gérald. Après quelques hésitations sur la route à prendre, nous trouvons enfin ce qui semble être de fait une pagode plus ancienne que ses consœurs ; indice : dans l’entrebâillement de la porte cadenassée, nous pouvons voir que les piliers de soutènement sont en bois, alors qu’ils sont généralement en béton (ndlr: on ne cesse au Cambodge de construire des pagodes, encore, toujours, et partout). Nous réussissons à nous faire ouvrir la porte : ça sent le grenier de mon enfance et ce n’est guère plus propre ; les peintures sont superbes.

Dans la vieille pagode.



Dans un hamac, au bord du Mékong.




Après un passage à Vat Nokor (voir plus haut), nous retrouvons Laurent, ledit volontaire MEP à Wat Champa venu me faire une visite ce week-end. Dîner avec Mgr rentré de Paris, avant une séance de koryo soojichim et un saut chez Franck, le Rennais qui tient un des deux bars de Kompong Cham.

Dimanche 15 juin : messe à 7 h. J’ai la crève. Vive la médecine traditionnelle. L’appel du ventre me fera quand même aller jusque chez Franck pour une crêpe au chocolat. Au retour, ascension de la tour cham (Laurent ne la connaissait pas).

Avec Laurent, sur la tour cham.




Le soir, projection de Titanic, en Khmer, pour les jeunes des deux centres. Comme c’est long, nous continuerons la semaine prochaine. "J’ai toujours la crève" sera le mot de la fin pour ma 44e semaine.



Lundi 16 juin : je suis raplapla. Laurent et Thibault s’en retournent dans leurs chez lui respectifs. Dans l’après-midi, mon cours d’Anglais connaît une affluence record. Il y a aujourd’hui une cinquantaine d’élèves. C’est le bocson. Je leur ai fait des photocopies, pour qu’ils recopient les lettres, en majuscules et en minuscules ; sans ça, ils ne savent pas où placer la lettre par rapport à la ligne. J’en fais passer quelques uns au tableau.

"C'est le bocson."





"J’en fais passer quelques uns au tableau."







Sortie de cours.







Ma classe, vide.



Mardi 17 juin : RAS, hormis que nous approchons maintenant la soixantaine d’élèves à mon cours d’Anglais.

Mercredi 18 juin : à Phum Thmey, la liste s’est encore allongée : il n’y a même plus assez de place pour tout le monde. De Sréï Lânh à Tchénda, de Sokla à Boraï, de Sokléï à Vitchera, en passant par Thari, Mégn Hou, Ö Ang ou Rotham, je m’y perds, d’autant qu’il y a parfois deux ou trois enfants à porter le même prénom, garçons et filles mélangés. Dans un coin, deux jumelles à la ressemblance confondante me font perdre tout espoir de savoir qui est qui avant mon départ. Ici, les uns récitent à tue-tête l’alphabet, là, les autres papotent avec leurs voisins, tandis que les plus sages se mettent à chahuter. Mais tous ont l’air ravis de l’expérience, moi le premier. Nous en sommes à la lettre P.

Sréï Notch et Sréï Netch.



Jeudi 19 juin : pris quelque peu par le temps, je laisse Phat aller tenir le cours d’Anglais, m’engageant à y aller demain.

Vendredi 20 juin : à Phum Thmey toujours, l’affluence ne décroît pas. Nous attaquons Q, R, S et T. Pour un Khmer, dont la langue ne contient pas le son "FFFF", je m’aperçois que prononcer différemment le F et le S relève de la gageure : nous nous attelons un quart d’heure à la tâche, avec un demi-succès au final. En fin de cours, sans savoir ce qui m’a pris, je lance un "beusseun néa tchang, knaï atèt, néa at mao neu tini maeu pi dombaï légn", id est : "si vous voulez, dimanche, vous pouvez venir ici à 14 h pour jouer". Advienne que pourra. À l’évêché, je retrouve Thibault, arrivé dans l’après-midi de Prey Vêng. En soirée, comme à l’habitude, nous allons boire une binouze chez Franck, et y profitons du gâteau d’anniversaire de deux des membres du staff de Médecins Sans Frontières de Kompong Cham.

Samedi 21 juin : en fin d’une matinée bien agitée au bureau, je fais faire un tour à Thibault du côté de ce que j’appelle communément "la piste des B-52". En début d’après-midi, le Père Alberto (curé milanais de Prey Vêng) nous invite à prendre un pot chez ledit Franck, avant de regagner ses quartiers accompagné de Thibault.

La vue, de chez Franck.



Dans l’après-midi, passage plus ou moins éclair à Phum Thmey où je reçois un coup de pression après que le Père François m’a dit que tous les gamins du village attendent demain 14h avec impatience. S’ils sont 70 à mon cours, combien seront-ils demain pour jouer ? Que n’ai-je pas dit jeudi ? À quelques uns, nous réfléchissons sur le comment les occuper. Verdict : trois équipes, trois couleurs, et des jeux (relais, attrapage de foulards, tir à la corde). Là encore, advienne que pourra.

Dimanche 22 juin : messe à 7 heures, avec quatre nouvelles têtes, de passage (quatre étudiants-Centraliens venus donner un coup de main pour un bon mois à la Caritas Internationalis, qui nous loue ici des bureaux, à deux pas de l’évêché). Je fais ensuite le tour des marchés de Kompong Cham (il y en a deux) pour acheter le matériel nécessaire aux jeux de l’après-midi : corde, tissu, ballons de baudruche, etc. À 13h, le P. François passe me prendre en voiture, direction Phum Thmey. En chemin, nous nous arrêtons acheter de quoi désaltérer tout le monde. 13h45 : nous voilà à bon port, et il y a déjà foule. À 14 h, nous pouvons commencer : trois équipes de vingt-huit, vingt-huit et vingt-neuf ; il y a là une bonne partie de la classe d’âge 9-13 ans du village. Avec la vingtaine d’enfants trop jeunes pour participer aux jeux, avec les jeunes des centres venus nous donner un coup de main, et avec le staff de la paroisse, nous sommes plus de 120. Coup de chance en pleine saison des pluies : il ne pleut pas. Et voilà bientôt toutes ces chères têtes brunes alignées en rang d’oignons pour le top-départ. C’est la grande kermesse dans un joyeux bazar. Ça hurle et court partout. Tout le monde est ravi. Après un ramassage express des détritus, le goûter est le bienvenu. À 15h45, tout le monde est reparti, et à 16h30 tout est rangé. Je m’en retourne à Kompong Cham pour préparer comme convenu la projection de la suite de Titanic, prévue à 19h30. Ainsi s’achève ma 45e semaine cambodgienne : sur une des journées les plus réussies de ma coopération.

Les équipes se mettent en place.



Les équipes sont en place.



Le top-départ.



"Ça hurle et court partout."







Prêts pour le relais.



Spectateurs.



Tir à la corde.







But du jeu : exploser la ballon du voisin.



Rafraîchissement.



Où est Charlie ?



À ce point de ma chronique, peut-être vous demandez-vous encore quelle est la signification de son titre. Et pour cause : rien ne permet pour l’instant de le comprendre, du moins pas dans le sens où je l’entends. J’y viens.

L’"Opération Phum Thmey" est assez simple : elle consiste à lever des fonds pour la paroisse éponyme, où j’ai donné durant toute cette année des cours d’Anglais à des gamins trop souvent prisonniers, sinon de leur pauvreté, du moins de leur manque de moyens. Quel que soit leur montant, les fonds de l’"Opération Phum Thmey" seront injectés dans les frais de mise en place et de fonctionnement des activités venant en aide aux villageois (crèche et cours d’Anglais notamment), et permettront dans leurs limites de développer d’autres activités (ateliers, soutien et fournitures scolaires – il n’y a pas d’école dans le village -, sorties pédagogiques). Pour les enfants, ces activités sont bien souvent le meilleur moyen, pour ne pas dire le seul, de voir autre chose que la vie domestique, qui dans leur monde de subsistance ne leur fait généralement pas de cadeau, et ne leur offre aucun extra.
Vous pouvez participer dès aujourd’hui à cette opération, et jusqu’au 30 septembre 2008. La procédure à suivre est la suivante :
- Envoyer vos dons à "Opération Phum Thmey" / abs. Louis de Genouillac / 23, rue de la Bienfaisance / 75008 Paris.
- Les chèques sont à l’ordre du "Séminaire des Missions Étrangères".
- Si vous désirez recevoir un reçu fiscal, merci de me le préciser. Votre don ouvre droit à une réduction d’impôt de 66% de son montant dans la limite de 20% du revenu imposable.

Je vous remercie de joindre à votre participation vos coordonnées (E-mail ou adresse postale), afin que je puisse vous tenir informés du résultat de l’opération. Quel qu’il soit, votre don sera reçu avec reconnaissance à Phum Thmey.
Par avance, et au nom de tous les enfants à qui profitera l’opération, je vous remercie de votre générosité.

La pensée de la semaine : "L’intelligence ne vaut qu’au service de l’amour." [Antoine de Saint-Exupéry, Pilote de guerre, 1942].

Paix à la société des hommes.
Sönté phirp néï sang-kom monou.

Wednesday, May 21, 2008

Semaines 37, 38, 39 & 40 : Good morning Vietnam.

21 avril. Je préfère dater le lundi de ma 37e semaine, afin que les choses soient claires. Et d’ailleurs, je vais dater chaque jour de cette chronique, soit 28 jours, à la queue leu leu. Ça sera surement mieux, et pour vous qui me lisez, et pour moi, qui ai peur de me perdre si je ne suis pas méthodiquement le calendrier. Quatre semaines à raconter, au jour-le-jour. Quatre semaines, vous allez voir, partagées entre Cambodge et Vietnam, entre bus et avion, entre moto et train, entre nord et sud. En somme, quatre semaines un peu moins routinières. Quatre semaines au bout du monde, dont deux de vacances.

C’est parti.

Lundi 21 avril donc. Célia et Bertrand s’en vont à Sihanouk Ville, sur le Golfe de Thaïlande, d’où ils regagneront vendredi Hô Chi Minh-Ville pour prendre leur avion (voir la chronique précédente). Retour au bercail. De mon côté, je file avec Rémi à l’ambassade du Vietnam, sur Monivong Boulevard, à cent mètres de l’évêché, pour y prendre mon visa. Aucun problème à signaler : 35 dollars alignés, et voilà mon passeport avec une page vierge en moins. Dans la foulée, je prends le bus pour Kompong Cham, et regagne mes appartements pour une petite semaine.

Mardi 22, mercredi 23, jeudi 24 : RAS. Trois jours de boulot lambda.

Vendredi 25 avril : je repars à Phnom Penh pour la messe des coopérants. 17h30 : partage traditionnel d’Evangile, dont j’ai retenu cette phrase : "Celui qui refusera de croire sera condamné" (Marc, 16, 16) ; comme je l’expliquais à mes camarades, elle est la meilleure réponse à ceux qui s’interrogent sur ce qu’est la foi (sans nécessairement les convaincre d’ailleurs) : si, comme il est dit ici, on peut la refuser, c’est qu’elle repose sur l’acceptation de ses principes, et non sur leur compréhension. 18h30 : messe, suivie d’une nems party.

Samedi 26 avril : je passe au marché russe, avant de reprendre un lân touri pour Kompong Cham. Ces va-et-vient sont un peu rébarbatifs.

Dimanche 27 avril : messe, avec un mariage au milieu. 19h30 : je remets au goût du jour le film du dimanche soir, façon Cinéma paradiso. Cette fois-ci, ce sera Earth, un documentaire de la BBC sur notre planète (comme son nom l’indique), réalisé par Alastair Fothergill et Mark Linfield (2007). À couper le souffle. Tourné en cinq ans, véritable hymne à la Terre, ce périple latitudinal qui nous fait rejoindre les deux pôles à coups d’images spectaculaires, a l’air d’avoir passionné la salle.



Lundi 28 avril : RAS.

Mardi 29 avril : alors que j’avais pensé aller à Phnom Penh le soir même (mes amis arrivent demain), sur le coup de midi, Philibert s’annonce à dormir avec sa cousine Hortense, qui faisait partie la semaine dernière de la bande des "pseudo-Vendéens" (lire ici) – à propos, elle m’a infirmé ce titre, et entend que je la dise Vendéenne -. Ravi de cette visite impromptue, je repousse mon départ au lendemain matin. Les deux zouaves arrivent suffisamment tôt, si bien que j’ai le temps d’aller les promener du côté de la piste d’aéroport, refaite pour les B-52 états-uniens pendant la guerre du Vietnam, et dont je vous ai déjà parlé. Cette balade est l’occasion pour moi d’essayer la moto 250cc louée par Philibert. Ça dépote. J’ai peu de peine à me prendre pour un avion au décollage. Après le dîner, nous allons comme de droit boire une binouze chez l’Amerloque, en front de fleuve. Au dodo.


Mercredi 30 avril : je commence mes premières grandes vacances, et pour la première fois depuis six mois, il pleut au réveil. Comme entendu, par le bus de 7h, je file à Phnom Penh, pour y récupérer Sophie, Alix, Adrien et Hugues, arrivés la veille à Hô Chi Minh-Ville, et qui sont censés me rejoindre aujourd’hui par le bus. Advienne donc que pourra. 10h30 : Charles, un compère phnom penhois, me cueille devant l’ambassade de France, au 1, boulevard Monivong. Nous filons au CCF, le centre culturel français, où nous espérons trouver une de ses cousines qu’il n’a jamais vue mais que je connais parce qu’elle a été ma co-stagiaire à la DMF il y a cinq ans (suis-je clair ?). Sans encombre (son nom est écrit sur la porte), nous trouvons donc Marie assise à son bureau (elle bosse là depuis un an). Ma tête ne lui dit apparemment pas grand chose. C’est la joie des retrouvailles… Nous restons un bon quart d’heure à nous rappeler qui fait quoi et où, et nous séparons. Alors que je n’ai toujours pas de nouvelles de mes trois amis et de ma cousine (Sophie précitée est ma cousine germaine), et alors que je suis toujours devant le CCF avec Charles, mon téléphone sonne en numéro inconnu. Ce doit être eux, pensé-je. Et là surprise : il s’agit bien de ma cousine germaine, mais pas de Sophie. Ça donne à peu près ça : - "Salut Louis, c’est Nathalène, je suis à Phnom Penh, est-ce que tu veux qu’on bouffe ensemble au déjeuner ?" Moi : - "?! Ben ça alors c’est marrant j’attendais un coup de fil mais pas celui là et patati et patata". Bon bref. Je passe les détails. Nous nous donnons rendez-vous à l’évêché, que la copine avec qui Nathalène est venue connaît parce qu’elle a été volontaire Enfants du Mékong ici pendant deux ans (suis-je clair ?). Bref. Encore une fois, la boucle est bouclée. Nous déjeunons donc à cinq (Nathalène, Marie – la copine -, Charles, Antoine et moi) dans un resto un peu guindé mais pas cher de la rue Pasteur. Passage au marché russe. Marie et Nathalène me déposent en moto à la maison des coopérants. Toujours pas de nouvelles des autres. "Mais qu’est-ce qu’ils foutent, bon sang !?"
18h30 : le téléphone sonne, toujours en numéro inconnu. Cette fois-ci, c’est la bonne : ils sont au National stadium, où le bus les a déposés. Je prends aussitôt un motodop, et les retrouve, enchanté. La pauvre Alix fait peur à voir : elle est malade comme pas deux, et son pull (à manches longues, rendez-vous compte !) n’annonce rien qui vaille. Nous prenons donc un touk-touk, direction la maison des coopérants. Alix va directement se coucher, et j’appelle Irad, le médecin volontaire MEP, pour qu’il vienne ausculter la malade. Diagnostic : rien de grave. Prescription : au moins un jour de repos. Laissant Alix se refaire une santé, nous autres allons dîner dans un bouiboui du côté du marché russe. Tout le monde est crevé. Au dodo.


Jeudi 1er mai : fête du travail, toujours chômée. Alix est couchée. Sophie, Adrien, Hugues et moi faisons un tour au marché russe, temple du souvenir, et passage obligé des vacanciers à Phnom Penh. Vers 11h30, nous prenons un touk-touk, pour aller visiter Laurent (volontaire MEP lui aussi) dans sa mission de Wat Champa, à une quinzaine de kilomètres de Phnom Penh. Laurent habite là, dans cette communauté catholique vietnamienne complètement ghettoïsée (le village, au bord du Mékong, est ceint de murs, et on y entre par un portail). L’endroit, pouilleux, est haut en couleurs. Une église trône au milieu de maisons de brick et de broc, d’oratoires à la Vierge et de bondieuseries en tous genres. Ici, tandis que les jeunes se mettent peu à peu au Khmer, les plus âgés ne parlent que le Vietnamien (historiquement, Khmers et Vietnamiens ne font pas bon ménage : guerres à répétitions, prises de territoires, occupations, et tout le toutim d’animosités qui va avec). Laurent, comme il le dit lui-même, fait ici de la présence, et je reconnais que c’est déjà beaucoup. Il habite ici, au royaume des Khmers, mais avec des Vietnamiens (qui représentent deux tiers des 18000 Catholiques du Cambodge). Chapeau bas.


Dans Wat Champa.








Laurent nous fait faire un tour, et nous emmène au bord d’un étang pour Phnom Phenois du dimanche, où des sortes de petits bungalows de paille ont été installés et sont à louer à la journée.

L’étang pour Phnom Penhois du dimanche.



Dans la foulée, nous rentrons prendre des nouvelles de la malade, qui va visiblement mieux. Elle trouve même la force de nous accompagner dîner sur le quai Sisowath. Il pleut à torrent, les rues sont vides ; nous attendons que ça se calme pour rentrer. Avant que nous n’ayons le temps d’aller nous coucher, Antoine le boute-en-train nous happe pour un tarot. Quelques parties, et au dodo.

Vendredi 2 mai : alors que les quatre parigo-manillais (Hugues est volontaire MEP à Manille) vont visiter le Musée du Génocide (que j’ai déjà visité deux fois et dont je vous ai déjà parlé : il s’agit de l’ancienne école transformée en centre de torture par les Khmers Rouges et en musée par les Vietnamiens – qui libérèrent le Cambodge de la griffe pol potienne en 1979 -), je vais au marché russe, faire les courses pour ce soir. De fait : nous invitons quelques gens pour un dîner français. Mes amis ont apporté dans leurs valises des produits bien d’chez nous – pâtés, terrines, saucissons, camemberts -, et nous comptons y ajouter du frais. Salade, tomates, pommes-de-terre, et fruits. Tout ça me laisse juste le temps de retrouver les quatre autres à 12h30 devant S21 (code dont les Khmers Rouges avaient baptisé la prison). Juste au moment de repartir en touk-touk direction le Phsar Thmey (ou marché central), nous croisons Alexis, un des trois motards dont je vous ai déjà parlé, et qui vient chercher ses parents venus le visiter. Une fois du côté du Central Market, nous grimpons les sept étages du Sorya, le centre commercial à l’occidentale qui surplombe la ville, et d’où nous est offert une des plus belles vues de Phnom Penh (il y a ici peu de hauts bâtiments, et sans doute encore moins depuis que le projet de construction d’une tour de 42 étages sur Monivong Boulevard a été tué dans l’œuf faute d’acheteurs – il s’agissait d’appartements privés -). Nous redescendons, et nous engouffrons dans le marché, si ce n’est pour acheter, du moins pour voir de l’intérieur ce délire art-déco. En redescendant vers les quais et le quartier du Palais Royal, nous nous arrêtons déjeuner dans un énième bouiboui, pour y avaler un énième loc-lac (plat très local à base de riz, de viande bouillie et de légumes). J’emmène ensuite tout le monde à ce qui m’est devenu une étape obligée à Phnom Penh : la relique du cil du Bouddha, au Wat Ounalom, le siège du Patriarcat bouddhiste (bouddhique ?) du Cambodge. Là, comme d’habitude, on se fait ouvrir les portes de ce jardin secret, où une statue reliquaire enguirlandée de kitcheries bling-blinguantes nous est offerte à la méditation. Faute cette fois-ci d’achar-la-gratouille (lire ici), nous nous contentons de planter dans le pot ci-devant quelques bâtons d’encens tendus par une néophyte à peine à l’aise devant cette horde de touristes (suis-je clair ?). Après l’offrande à l’Éveillé, nous nous engouffrons dans le Musée national, et alors que le ciel se met à déverser ses plus lourdes trombes.


Je n’avais pas encore fait ce musée, ô combien clamé par les guides. Véritable poésie architecturale aux allures très locales, on pourrait le croire une œuvre des Khmers eux-mêmes ; il n’en est rien : ce sont les Français qui l’ont construit en 1917 (cocorico ?). Le lieu est emprunt du temps qui passe. En bien des endroits bordéliques, mais malgré tout très riches, les collections ainsi exposées donnent l’impression d’un négligé chic, sans doute irréfléchi. Ce sont ces grands volets dépeints tout juste ouverts qui nous font nous sentir dans une maison de famille ; ce sont ces statues du Bouddha servant encore à la prière qui nous font nous sentir dans une pagode ; ce sont ces innombrables papiers explicatifs à la mention "origine inconnue" qui ne nous apprennent rien ; c’est enfin ce jardin intérieur, havre de paix dans la ville, qui nous fait nous sentir ailleurs. Il y a aussi les cloches de la cathédrale de Phnom Penh (méticuleusement détruite par les Khmers Rouges) qui trainent dans un coin, après que Mgr Destombes (l’actuel Vicaire apostolique) a paraît-il refusé de les racheter. L’endroit est au final charmant.

Dans le jardin du Musée national.



En sortant du musée, nous longeons le Palais Royal, et y regardons par ses lourdes grillent ses entrailles.

Par les grilles du Palais royal.





Dans une guérite.



Avec Adrien et un garde de Sa Majesté.




Nous rentrons à la maison, pour faire la popote. Pâtés, tapenade, bordelaise de canard aux cèpes, camemberts, salade de tomates, salades de fruits, le tout arrosé au Burgale, un vin très… fraternel. Au final, nous sommes douze, et tout le monde est apparemment ravi. Quelques uns d’entre nous allons finir la soirée au Elsewhere, une maison coloniale aménagée en bar branché, où tous les jeunes vingtenaires et trentenaires expats de Phnom Penh semblent s’être donné rendez-vous ce soir (comme chaque premier vendredi du mois d’ailleurs) [ndlr: de fait, pour ceux qui me suivent depuis janvier, c’est bien là que j’étais passé en 2008 – lire ici -]. Ce soir, curieusement, rien à voir avec le souvenir que j’en avais. C’est bondé. Ça hurle. Et le spectacle est proche de la Bérézina de l’espèce humaine. On y fait la queue pour s’offrir une bière plus chère que partout ailleurs ou presque, la piste en plein air est impraticable, des gens à poil sautent dans la piscine avec leur verre de mosquito… En quelque sorte, une expérience sociologique comme on les aime. Sans prendre le temps de nous éterniser, nous rentrons dare-dare rue 430 (celle de la maison des coopérants). Au dodo.

Samedi 3 mai : départ pour Kompong Cham par le bus de 8h45. Nous atteignons la cible trois heures plus tard, et y mettons d’emblée les pieds sous la table. L’évêché est presque inhabituellement vide. Comme pour changer, j’emmène mes compères visiter Chup, la plantation d’hévéas maintes fois racontée, sise à quinze kilomètres au-delà du Mékong. En chemin, arrêt du bout-du-pont à la tour Cham, escaladée par quatre d’entre nous. De là-haut, la vue est toujours aussi vertigineuse ; la pluie, tout à l’heure vraisemblable, est maintenant à l’approche : nous la voyons arriver au loin, se déplaçant en gros paquet de hallebardes.

La tour Cham...



... et ses escaliers.




"nous la voyons arriver au loin, se déplaçant en gros paquet de hallebardes..."



Vue depuis la tour.



Le pont de Kompong Cham (le seul à enjamber le Mékong au Cambodge).





Bien vu : alors que nous sommes sur le point de regagner le plancher des vaches, les premières gouttes cliquettent. Départ sous la flotte, direction Chup. Il pleut maintenant à torrents, et nous sommes trempés. Seconde escale dans un resto type réception-de-mariage pour s’abriter autour d’une tasse de thé. La pluie est apparemment passée, et nous pouvons repartir. C’est un peu vite dit : deux cents mètres, et c’est le déluge. Une casbah brinquebalante aux allures de cabane nous sert de préau le temps de l’averse, qui n’entend cette fois-ci pas passer. Coûte que coûte, nous voulons Chup. L’appel est trop fort pour que nous puissions en faire fi ; trempés pour trempés, nous voilà bientôt bravant la pluie et ses sévices, qui nous ne lâcherons plus jusqu’à l’arrivée. Comme de bien entendu, nous nous arrêtons à ce qui fut du temps des Français la maison du directeur de la plantation, et qui est aujourd’hui un logement de fonction pour quelques employés privilégiés. Dans le parc, resté à la française, avec ses buis taillés, ses allées et ses arbres centenaires, les traces d’un temps révolu continuent de se défraichir : une grille, deux cours de tennis, un kiosque-de-Madame, des communs, un potager nous parlent sans voix d’un train-de-vie lointain mais pépère. Une de nos motos fait maintenant des siennes : elle ne démarre plus. Relax, take it easy. Se serait-elle noyée ? Quand on la pousse, elle toussote, et démarre malgré tout. Ouf. Nous voilà donc repartis, direction les ruines de l’église, étape devenue obligatoire depuis que je l’ai récemment "découverte" (lire ici).

Trempés.




Les jardins à la française de l’ancienne résidence du directeur de Chup.



Comme à chaque fois, nous voir débarquer dans ce coin de nulle part est une véritable distraction pour les habitants des alentours. Presque aussitôt, un attroupement se forme autour de nos motos, tandis que nous regardons ce clocher évidé, seul rescapé d’une paroisse établie en 1955 (la date est inscrite en façade), bombardée par les Américains et achevée par les Khmers Rouges. À elle-seule, elle est une cicatrice encore ouverte de ce que le Cambodge a enduré dans les années soixante et soixante-dix. Au moment de repartir, comme tout à l’heure, la moto ne démarre pas. Nous la poussons, à la grande joie des spectateurs, hilares devant cette saynète jouée à domicile. Scène 2 : la moto a démarré, mais Hugues – qui la conduit – est parti avec la clef de la seconde moto dans sa poche. Je cours pour le rattraper, pensant qu’il nous attend plus loin. C’est cette fois-ci grotesque. Mais apparemment toujours aussi drôle.

Ce qu'il reste de l'église.




"...comme tout à l’heure, la moto ne démarre pas. Nous la poussons, à la grande joie des spectateurs..."




Scène 3 : retour à Kompong Cham, où nous dînons avec le P. Gérald. Nous allons terminer la soirée, chez Joe l’Amerloque, autour d’une bière. Comme c’est l’anniversaire d’Alix et que justement Adrien a un brownie et des bougies dans son sac, nous le lui fêtons en bonne et due forme. Bon anniversaire, et au pieu tout le monde.

Alix.



Dimanche 4 mai : nous louons des motos (celles de l’évêché servent généralement le dimanche pour la pastorale), et nous voilà partis pour Han Chey, la montagne-monastère située à une vingtaine de kilomètres de là, en amont du fleuve. C’est là qu’est en construction un bouddha de 56 mètres de haut. Le monastère est encore très actif. Dans une de ses nombreuses pagodes, nous nous penchons, en image, sur la vie du Bouddha, sorte de chemin-de-croix des Bouddhistes. Sur les murs, est peinte chaque étape importante de sa vie, de sa naissance à son éveil. Aux abords de la pagode, un petit garçon sans parents, à l’air sombre et vague à l’âme, me fait penser qu’il n’y a pas plus triste qu’un enfant triste. Plus loin (pardonnez-moi le débouché), un singe se prête bientôt à un grand show désespérément humain. Alors que nous buvons un jus de canne, le voilà qui déboule, avec ses grands bras de nigaud, et ses grandes papattes de dadais. Il se colle les fesses sur le banc des hommes, et se fait offrir un verre par la vendeuse. Ses expressions le trahissent : on le sent lassé de faire le singe pour animer la galerie. Cherchant apparemment à s’occuper, il se met à épouiller Sophie, dont les cheveux lui inspirent peut-être l’exotisme auquel il n’a jamais eu droit.

Vers Han Chey.



Vue depuis Han Chey.



Avec le singe :


- Sophie.



- moi.




Au retour de Han Chey, nous nous arrêtons à Phum Thmey (le village où je donne des cours d’Anglais), pour la messe de 11h, célébrée par le P. François. Phat, la catéchiste responsable de la paroisse, nous convie à déjeuner. Au menu : assortiment de plats, pour certains très bons, et mangues en guise de dessert. À peine sortis de table, nous nous éclipsons pour continuer notre promenade, direction la piste de l’aéroport, précitée (tourné-je en rond ?). Pour pousser le bouchon un peu plus loin que d’habitude, nous nous enfonçons dans la campagne, où une moto se décide à tomber en panne. Joie. Rien de grave : la bougie était débranchée (la mécanique…).

Dans une ancienne tour de guet, du côté de la piste des B-52.






Pour boucler la boucle, il ne manque plus que l’île et ses fameux ponts de bambous. En chemin, nous faisons escale à Vat Nokor, un temple angkorien du XIe siècle, où nous nous amusons un temps avec un bébé singe, ravi d’avoir du public, des hommes à escalader, des poches et des sacs à fouiller. De fait, la petite chose, avec ses petites mains potelées aux ongles bien dessinés, a des airs de famille : c’en est déroutant.

À contre-jour, un élément du Vat Nokor.



Une apsara.



Notre nouvel ami.



En chemin toujours, nous traversons le phum Islam, le quartier musulman de Kompong Cham, où foulards et djellabas nous font voyager plus loin encore. La mosquée y domine toujours de son dôme argenté.



Plus loin, nous rattrapons enfin le premier pont de bambou, et nous voilà pour peu de temps insulaires (il faut rendre les motos dans 40 minutes). À cette heure-ci, le Mékong est à son apogée artistique. Le soleil déclinant colore ses flots sans excès ; nous faisons une courte halte pour faire trempette du bout des pieds.

Les motos et le pont de bambou.




Alix et Sophie, Hugues et Adrien.




C’est r’parti : un rond-rond sur l’île, et nous la quittons par son extrémité nord, via le second pont de bambou. Nous rendons les motos à l’heure, mais attendons le gars un quart d’heure… Le soir, nous dînons chez Joe (l’Amerloque) avec Primprey, ma collègue à la compta. Au lit tout le monde : demain, nous partons pour Siem Reap, la ville bordant Angkor, et développée à partir de 1907 sous l'égide de l’École Française d’Extrême Orient qui venait de recevoir la charge de la conservation des temples.

Avec Hugues et Adrien.




Lundi 5 mai : 8h30 : départ en bus, qui nous dépose 5 heures plus tard dans un traquenard à touristes, loin du centre-ville, mais où touk-touks et motodops sont prêts à s’entre-arracher la gueule pour avoir un client. Justement, un touk-touk nous dit nous emmener pour "gratuit". Surpris, je redemande une fois, deux fois, trois fois : adjugé. Nous voilà transportés gratuitement, ce qui est je vous l’accorde assez louche. Bref. Nous arrivons dans le centre de Siem Reap, il nous blablatte un truc sur sa guest-house que nous ne voulons pas, il nous emmène dans une autre, meilleure marché, mais réclame le prix de la course. Nous lui faisons comprendre qu’il s’est bien foutu de nous, et qu’il peut aller se faire cuire un œuf où il veut quand il veut mais qu’il n’aura pas ses sous. Devant notre détermination, l’aubergiste, avec qui le touk-touk a visiblement un contrat du style "je t’apporte des clients que l’on tâche de plumer au passage" finit par aligner lui-même 10000 riels (2,5 $). Au final, pour une nuit à cinq, nous ne lui aurons rapporté que 5 dollars et demi… Nous posons nos sacs dans la chambre, et partons louer des vélos. Coup de bol : l’endroit où j’en avais loué lorsque j’étais venu en décembre est à cent mètres de là. Greffés de deux roues chacun, nous passons voir le Palais Royal (il y en a aussi un ici), avant de nous lancer sur la route du lac Tonlé Sap, et au bout de laquelle une grosse colline repérée la dernière fois me dit tout qui vaille. 10 km à pédaler, et nous y voilà. Bien que très à l’écart d’Angkor, le site est accessible aux touristes munis d’un ticket. Néanmoins, comme il est exactement 17h30 et que l’entrée est justement libre à compter de cette heure, nous passons quand même. À peine l’ascension entamée (à pied) qu’une sorte d’engin indéfinissable mais muni de quatre roues s’apprête à nous doubler. Nous levons le pouce, et nous retrouvons bientôt sur la plate-forme arrière, au milieu de sacs de riz et de bonzes, visiblement sur le chemin du retour. Là-haut, l’effet de surprise est énorme : perché à 140 mètres au-dessus de la plaine, un monastère en activité borde un temple angkorien du IXe siècle, baigné du poids des âges et des caprices du temps ; c’est Phnom Krom, sans doute construit par le roi Yaçovarman Ier (889-910), et dont certains éléments sont conservés au Musée Guimet. Splendide. Au loin : le Tonlé Sap, très retiré en cette fin de saison sèche, est à son plus bas niveau. La plaine qui s’étend sous nos yeux à perte de vue est l’idée même que je me faisais du paysage indochinois : des rizières noyées dans leur platitude et tachetées de forêts et de palmiers à sucre. Dans le quart d’heure, le coucher de soleil vient ajouter la touche finale à ce tableau enchanteresse. Nos pupilles battent à plein tambour.

Phnom Krom :

- le club des 5.



- moi.



- "perché à 140 mètres au-dessus de la plaine."



- avec Adrien.



- coucher de soleil.




La nuit tombant, nous redescendons ce mamelon démesuré, et nous posons un peu plus loin dans des hamacs pour grignoter un loc-lac arrosé à la bière Angkor®. C’est divin. Sur la route du retour, dans la nuit noire et calme de ce coin de monde étourdissant, nous sommes happés par l’inauguration tout en lumière d’une pagode dernier-cri. Trop belle occasion de nous offrir du pittoresque : moyennant l’achat au prix coûtant de billets de 100 riels (soit 1,6 centime d’euro), nous nous lançons dans le parcours balisé tout autour de l’édifice, et tout au long duquel le jeu consiste à balancer des billets dans des puits-tirelires, sortes de baignoires de l’oncle Picsou. À l’entrée, des gardiennes de chaussures sont prêtes à s’étriper pour que vous leur laissiez vos vieilles Converse®-qui-puent. C’est transit. Mais tellement khmer. La parade terminée, nous regagnons nos pénates, pour une courte nuit : demain, lever 5h pour visiter Angkor.

Nos vélos, dans notre chambre, à Siem Reap.




Mardi 6 mai : 5h15 : départ pour Angkor, toujours à vélo. 6 km à pédaler sur la mauvaise route, et nous arrivons sur le site par une entrée non-officielle. Le guichet est à 3km de là. Comme je connais déjà les principaux temples d’Angkor, je laisse mes quatre compères aller chercher leurs tickets (je ne le savais pas, mais le site d’Angkor -100 km2- est en fait gratuit ; ce qui est payant, c’est l’entrée dans les quelques temples à check-points – les plus intéressants naturellement-). Tandis que je les attends au bord des douves d’Angkor Vat (1500 mètres de long !), je vois passer deux types à vélo, dont un me dit quelque chose. J’appelle : "T’es Français, non ?". Pas de réponse : je dois me tromper. Je retrouve peu après Sophie, Alix, Hugues et Adrien, et nous voilà partis ; guère loin : nous nous arrêtons devant l’entrée principale d’Angkor Vat, que je les laisse aller visiter. J’en profite pour roupiller un coup. Une bonne heure plus tard, les voilà qui reviennent. Nous repartons, à bicyclette ; ça donne à peu près ça :
"Quand on partait de bon matin
Quand on partait sur les chemins
À bicyclette
Nous étions quelques bons copains
Y avait Fernand y avait Firmin
Y avait Francis et Sébastien
Et puis Paulette…
"

Nous nous enfonçons dans le site, et faisons halte à une pyramide ouverte à tous, mais vide de gens. Curieusement, on se croirait chez les Aztèques. Qu’importe : cet empilement de pierres, poli par les âges et chauffé par le dieu-soleil, s’offre à l’escalade. Nous n’y résistons pas. Tout en haut, un bouddha paraît s’éveiller pour l’éternité.

Chez les Aztèques ?



Idem. Avec Sophie et Alix.



"Tout en haut, un bouddha paraît s’éveiller pour l’éternité."




Plus loin, nous passons sous une des quatre portes d’Angkor Thom, ville de 3 km de côté, aujourd’hui envahie par la jungle, et fondée par Jayavarman VII (1181-c. 1215). Arbres gigantesques, fromagers dévoreurs, ruines plus ou moins majestueuses, singes, balayeurs-fonctionnaires, éléphants, touristes entouk-toukés : le décor est planté.

Sur la route d'Angkor Thom :

- Hugues, moi, Alix et Adrien.



- Alix, Adrien, Hugues.



- "nous passons sous une des quatre portes d’Angkor Thom"



Profil angkorien.



Au centre-sud de cette citée autrefois considérable, nous rejoignons le Bayon, temple d’État du roi, et ses innombrables tours à visages. Comme convenu, j’attends mes amis enticketés devant l’entrée. Et là, je revois les deux types de tout à l’heure, passant à pied juste devant moi, et discutant en Français de surcroît. Ça donne à peu près ça : - moi : "Ben vous êtes Français alors ?!" – celui dont la tête me dit quelque chose : "Ben oui, et en plus ta tête me dit quelque chose" (suis-je clair ?). Nous nous rappelons nos noms-prénoms ; je ne m’étais donc pas trompé : Ronan et moi avons été chefs ensemble à un camp scout il y a peut-être 7 ans maintenant. Étudiant à Jouy, il est en vadrouille sur la Terre pour six mois, et visite ces temps-ci l’Indochine avec un camarade de promotion. Encore une fois, et comme j’ai pu m’en enquérir plusieurs fois cette année, le monde est désespérément petit. Je lui raconte que je suis installé jusqu’en juillet à Kompong Cham ; ravi de ce nouveau point-de-chute, il y passera sans doute dans une dizaine de jours, en remontant vers le Laos. Au revoir donc. Trente secondes plus tard, mes amis sortent justement du Bayon ; nous rattrapons sans mal Ronan et Arnaud, qui s’étaient fait indiquer une belle balade sur les remparts de la ville. Loin des guides, nous pédalons en sentinelles sur des murailles vieilles de plus de 800 ans, avant de redescendre dans la jungle. Indiana Jones à la recherche de la route principale. Mission accomplie.

Adrien, Alix, Ronan, Arnaud, Hugues, moi.




Nous nous séparons ; les deux vadrouilleurs partent de leur côté, tandis que nous autres, sans le savoir, nous dirigeons vers Ta Keo, temple-montagne construit par Jayavarman V (c. 968-c. 1000), à l’aspect assez mastoc, du fait que la sculpture n’y a été qu’à peine commencée. Nous nous laissons porter par les routes angkoriennes, bitumées et aux bas-côtés impeccables. Nous nous arrêtons de-ci de-là, happés par telle ou telle ruine surgie de la jungle.

Adrien et Alix.



En arrivant au Ta Keo, une horde de femmes se jette sur nous pour nous avoir à déjeuner dans leur guinguette (c’est en effet l’heure de déjeuner). On les dirait prêtes à tout. En concert, elles hurlent des prix de plus en plus bas, comme à la foire d’empoigne. Toutes perdent, sauf une : nous nous attablons enfin. Après le déjeuner, trois d’entre nous escaladent le temple, haut de 21 mètres. Dans la foulée, comme nous en avons tous plein les pattes, nous décidons de rentrer à Siem Reap. En route, nous nous arrêtons au marché, pour acheter des kramas, le tissu-à-tout-faire traditionnel (serviette, écharpe, jupe, et que sais-je-encore). Nous arrivons dans le centre-ville ; il était temps : une tempête se prépare, et la pluie se fait déjà sentir. Nous nous engouffrons dans un bistrot pour prendre un "teuk-kro-lok", sorte de Danao® local. La première fournée est au durian, fruit-qui-pue difficilement comestible pour un non-initié ; devant nos têtes dégoutées, le patron nous propose d’en changer.

Ovni dans le ciel de Siem Reap.



Nous rentrons ensuite à la guest-house, après avoir rendu les vélos au passage et fait les cent derniers mètres sous des trombes d’eau. Pause. On plie bagage. Touk-touk pour l’aéroport, où comme de bien entendu nous arrivons beaucoup trop en avance. Comme tout le monde est déjà là, l’avion décolle avec une demi-heure d’avance. Deux heures de vol, et nous voilà sur le sol vietnamien, à 40 km de Hanoi : il est 21h15.

Le jeu consiste maintenant à aller dormir chez Jean-Babtiste, un de mes anciens camarades de promotion, et dont je vous disais récemment l’avoir retrouvé sur Facebook. Bordelais, il importe ici du vin pour une boîte montée par un Français (Celliers d’Asie®). Nous prenons donc un taxi, et roulons au milieu de panneaux publicitaires vantant tous les produits dernier-cri, le tout dans une zone étonnamment urbanisée : ce premier aperçu du pays de l’oncle Hô n’entre pas dans ce à quoi je m’attendais. Hanoi est une ville apparemment énorme, loin devant Phnom Penh dont les cinq-minutes en voiture environnantes sont déjà en rase-campagne. Le taxi nous dépose finalement au pied de l’hôtel Sheraton, où Jean-Baptiste et deux de ses collocs viennent nous chercher en moto. Leur maison, au bord du lac Giang Vo, est plutôt confortable, et l’accueil y est bon. Une parlotte, un verre de vodka, et tout le monde va se coucher.

Mercredi 7 mai : après réflexion sur notre programme des jours à venir, nous levons le pied à 11 heures, direction le vieux Hanoi pour y trouver des motos à louer. À midi, nous sommes prêts : trois motos pour cinq, avec des sacs allégés (le gros est resté chez Jean-Baptiste). En allant remplir nos réservoirs (ndlr: l’essence est sensiblement moins chère ici qu’au Cambodge), nous passons dans le quartier communément appelé "le Petit Paris" : ici, un théâtre qui ressemble à l’Opéra-Garnier, là, des rues bordées d’arbres et de villas coloniales : au premier abord, Hanoi est une belle ville ; nous en saurons plus lundi prochain (nous devons rendre les motos dimanche soir).
Il nous faut maintenant sortir de la ville, ô combien encombrée de deux-roues. Aujourd’hui, c’est le 54e anniversaire de la victoire-défaite de Đien Biên Phu, tout dépend du côté où l’on se place. Ici, pas de doute : c’est bien d’une victoire qu’il s’agit, et des banderoles jaune-sur-fond-rouge, à la gloire de l’armée vietnamienne, le rappellent partout dans les rues. Le 30 avril, c’était le 33e anniversaire de la chute de Saigon, et d’autres panneaux sont encore là pour nous le rappeler. Des faucilles et des marteaux à chaque poteau électrique ou presque, des effigies de Hô Chi Minh, des bâtiments administratifs de type stalinien, des pagodes centenaires, des maisons coloniales, des motos par milliers : good morning Vietnam !
Nous roulons donc vers l’Ouest et le village de Mai Chau, à 130 km de là, indiqué par Franklin (un des collocs de Jean-Baptiste) et où nous comptons dormir le soir. Nous déjeunons vers 3h dans un bouiboui-de-bord-route, où l’épreuve de la langue se fait d’emblée sentir. C’est au cours de ce déjeuner, arraché pour 4 dollars à coups de mimes et de sons bizarres, que Hugues a été promu négociateur-en-chef de notre club des cinq. Grâce notamment à son argument choc, sorti à chaque fois qu’on lui annonce un prix : "It’s a joke ?!", il conservera son titre jusqu’à la fin du périple. Jusqu’au bout également, à chaque instant ou presque, nous paierons le prix de Babel : rares sont les Vietnamiens à parler Anglais ou Français. La langue Vietnamienne (le quốc ngữ, inventée par le jésuite Alexandre de Rhodes au XVIIe siècle) a beau s’écrire en caractères latins, elle n’en demeure pas moins illisible : monosyllabique et tonale, elle est imprononçable pour qui n’y connaît rien (c’est notre cas). Ainsi le mot đay pourra signifier autant de choses que de tons (il y a six tons, de l’aigu au grave), et parfois de contextes : jute, avec aigreur, fond, plein, pousser, bourse, sac, voici, couvrir (suis-je clair ?). Néanmoins, comme partout en Indochine, on retrouve quelques mots Français : gara ôtô, ga tô, ca phé, dǎm bông (pour jambon – ndlr: le "d" se prononce comme un "z" ; le "đ" barré se prononce comme un "d"), patê, etc.
Bref. Nous filons toujours vers Mai Chau. Je suis très étonné de constater que les églises font ici partie du paysage ; construites pour la plupart à l’occidentale (une bonne partie d’entre elles date sans doute du temps de l’administration française), pour certaines monumentales, ces sortes de basiliques de Lisieux donnent aux campagnes vietnamiennes des airs de France.



Les routes n’ont par ailleurs rien à voir avec leurs homologues cambodgiennes : bitume partout, état excellent, lignes bien tracées, pas de voiture-avec-20-personnes-sur-le-toit, port du casque obligatoire, feux respectés (ou presque) ; bref, ce n’est pas l’anarchie, et le Vietnam est visiblement beaucoup plus développé que son voisin khmer.
Aux alentours de 17 h, nous arrivons à Hao Binh, où un barrage de 125 mètres de haut alimente en électricité tout le nord-Vietnam. Une route monte sur son flanc. De là-haut, l’ouvrage est impressionnant. La retenue d’eau forme un lac de 20 kilomètres de long. Un peu plus loin, sur une hauteur, nous apercevons une statue, qui pourrait bien être celle de Hô Chi Minh. La route, qui continue de grimper, semble y mener tout droit : nous n’y résistons pas. Nous avions bien vu : au pied de la statue haute d’une quinzaine de mètres, deux fonctionnaires prient leur père-à-tous.

Avec l'oncle Hô.



L’endroit est exceptionnel ; sa terrasse surplombe la ville à pic, et la vue sur la campagne et les montagnes environnantes est impressionnante.

"sa terrasse surplombe la ville à pic..."



Comme il est déjà tard, nous repartons presque illico pour tâcher d’arriver avant la nuit au point azimut. Peine perdue : la beauté des paysages, les dénivelés, les camions à doubler, les rares pauses, une crevaison à Muong Khéri nous feront arriver à la nuit noire à Mai Chau, dont nous ne verrons d’ailleurs rien. Là, une seconde crevaison, sur la même moto, nous retardent encore un peu. Nous cherchons maintenant un endroit où dormir ; Hugues entre en scène, et un type finit par nous conduire dans une guest-house très confortable, où nous avons notre propre bungalow tout en bois, avec douche chaude (ça ne m’était pas arrivé depuis la France !). Le dîner n’a rien d’aventurier : frites, riz à gogo, viande, légumes, pastèque, bière, et que sais-je encore. Nous sommes repus, et filons nous coucher dans une grande pièce ventilée où l’on nous a fait chacun un lit avec moustiquaires.

"les camions à doubler"



"...chacun un lit avec moustiquaires."



Jeudi 8 mai : petit-déjeuner grand luxe. Nous découvrons que notre guest-house est perdue dans un paysage splendide, bordé de rizières et de montagnes, et que des tisseuses d’écharpes, de foulards, de sacs, portefeuilles et autres babioles, sont installées sur place.

"petit-déjeuner grand luxe." (Hugues, Alix, Adrien, moi).



"...notre guest-house est perdue dans un paysage splendide."





Tisseuse.



Nous repartons dans la foulée, mais cette fois-ci vers l’est, direction le parc national de Cuc Phuong. Sur 32 km, à travers la montagne, nous reprenons la route d’hier, jusqu’à Muong Khéri. La vue est imposante.





Nous roulons sur les crêtes, en hauteur des rizières, qui forment en contrebas de grands plateaux serpentant entre les montagnes. Après une troisième crevaison (toujours sur ma moto), à une trentaine de kilomètres de Muong Khéri, nous entrons dans ce que les gens du cru nous disent être Cuc Phuong ; pourtant, nous ne voyons rien qui ressemble à des infrastructures touristiques. Nous rebroussons donc chemin. L’entrée officielle est en réalité à une quarantaine de kilomètres plus à l’est, aux abords de la petite ville de Nho Quan. Après quelques tensions de circonstance, nous atteignons enfin le but à 15h30. L’entrée dans ce qui est une des dernières forêts tropicales primaires au monde est naturellement payante… Nous y pénétrons en moto. Première étape : la grotte dite "de l’homme préhistorique". À pied, nous grimpons un escalier plutôt casse-gueule à flanc de falaise, et atteignons, une vingtaine de mètres plus haut, au niveau de la canopée, une grotte où ont été retrouvées en 1966 les traces d’une activité humaine.

Dans la grotte de l'homme préhistorique.



Dans cette forêt, le bruit est assourdissant : des bêtes hurlent, crient, chantent, s’égosillent ou s’époumonent, tandis que d’autres gazouillent, barytonnent, cancanent ou caquètent. Après Phnom Penh, c’est je crois le lieu le plus bruyant que nous ayons fait du voyage. À cette cacophonie générale, la pluie vient bientôt ajouter ses flics, ses flacs, et ses flocs. Juste avant le déluge, nous passons voir ce qui est fléché comme "the big tree" : il s’agit tout bonnement d’un arbre apparemment plus gros que ses voisins, mais dont on ne voit rien d’autre que le bas du tronc, le reste étant caché par la jungle environnante (10 minutes de marche à travers la forêt – seuls Sophie et moi y sommes d’ailleurs allés -). Retour aux motos, et la pluie menaçante tout à l’heure s’est maintenant mutée en hallebardes. Je ne vois à peu près rien, et les autres filent à toute allure. Sans mal au final, nous nous retrouvons tous abrités sous le guichet à l’entrée du parc, tandis qu’un rideau de pluie s’abat maintenant de plus belle. Nous sommes trempés, et décidons de nous poser dans la première guest-house venue. Profitant de ce que j’ai du mal à appeler une accalmie, nous voilà repartis. Deux kilomètres, et Hugues se met au travail : nous dormirons ici pour 175 000 dongs (1 € = 25000 dongs), dîner et petit-déjeuner compris. Une sorte de soupe avalée et une partie de tarot vite faite, et nous voilà au lit. Ronron.

Au pied d'un monument aux morts, sur la route de Cuc Phuong.



Se faire expliquer la route.



Dans le parc national de Cuc Phuong : trempés.



Vendredi 9 mai : vers 6h30, je me réveille naturellement, et suis surpris de voir mes bras et mes mains apparemment ensanglantés. Et il y a du sang par terre. Sur mon matelas également. Je me regarde dans la glace, et constate que mes cheveux sont eux-aussi tout en sang. Je réveille Hugues, et lui demande de regarder. Il ne voit rien. Je lui sors cette phrase devenue depuis légendaire : "Je me sens bien : ça m’inquiète d’autant plus". C’est vrai, après tout, comment ne pas être étonné d’avoir saigné sans explication ? Je me lave la tête, et il y a effectivement une petite plaie, qui, me dit-on, aurait saigné pendant la nuit, et voilà tout. J’imagine qu’il y a peut-être une petite bête, genre tique ou sangsue, qui me serait entrée dans le crâne. Je vais demander à l’entrée du parc : ils me disent que ce n’est rien. Je vais au health care center du coin : même chose, mais me font tout de même un pansement avec du coton et du scotch de bureau. Bref. N’en parlons plus, mais c’est quand même bizarre.

Déjeuner sur la route de Hao Lu (j'ai mon pansement sur la tête).



Avec tout ça, nous levons le pied à 8h30, direction Hoa Lu, et sa "baie d’Along terrestre". La route est belle. Dans ce coin de Vietnam, les montagnes se font plus rares, sauf à cet endroit, où des pitons rocheux surgissent çà et là au milieu des rizières baignées de canaux. Je laisse Sophie, Adrien, Alix et Hugues faire un tour en sampan, la barque à fond plat locale (le site est très bien aménagé pour les touristes), et vais faire un tour dans Ninh Binh, la grosse ville d’à côté.

La "baie d'Along terrestre".



À midi et demie, je les retrouve, et nous voilà repartis ; le but est maintenant d’aller dormir à Do Son, station balnéaire sur la Mer de Chine.

Au bord d'un lac, du côté de Haiphong (Adrien, Hugues, moi, Sophie).



Sur un bac, du côté de Haiphong.



Vers 18 h, nous arrivons à Haiphong ; c’est là qu’éclata la guerre d’Indochine en décembre 1946. Sortie des bureaux : des milliers de motos se pressent dans les rues. Dans cette marée humaine, au guidon, nous nous en donnons à cœur-joie. Sur le panneau, il nous reste 21 kilomètres. La route, deux-fois-deux-voies séparées par un terre-plein central avec fleurs et buis taillés au peigne fin, est incroyablement guindée pour un pays socialiste. Du moins, le Vietnam m’est loin de l’image que l’on pourrait avoir d’un pays socialiste ; on le dirait à l’abri de la sclérose soviétique. Au bout de la route, on se croirait dans la baie de Cannes. Des hôtels dernier-cri sont sagement alignés le long d’une Promenade des Anglais bien tenue, avec illuminations et tout le tralala. La mer est déchainée, mais nous y sommes. Hugues négocie une chambre pour quelques dollars. De là-haut, nous voyons la mer, et le must : nous avons TV5. Que demander de plus ? Pour le dîner, la bonne femme qui tient le resto est prête à s’arracher les cheveux devant les conditions de notre négociateur-en-chef ; qu’à cela ne tienne, nous mangeons pour pas cher. Tout le monde au pieu.

Samedi 10 mai : petit-déjeuner au même endroit qu’hier soir, puis : temps libre. TV5 pour certains, plongeon dans le Golfe du Tonkin pour d’autres (sous la pluie). Lever de pied vers 11h30, direction la baie d’Along, à une petite centaine de kilomètres plus au nord. Nous roulons, et roulons encore. Nous sommes maintenant aux portes de la baie d’Along, et une île, reliée au continent par une immense digue, s’offre à nous. Il parait que Hô Chi Minh avait ici une maison, et qu’il voulait faire de cet endroit un lieu de vacances populaire. Il doit se retourner dans sa tombe le pauvre homme : des quartiers privés, avec villas et tout le toutim semblent y pousser comme des champignons au pied d’hôtels de luxe. Bien vite, nous rebroussons chemin, d’autant que nous ne sommes pas vraiment à Along. Nous y arrivons pour déjeuner, ou plus exactement à Bãi Cháy, Ha-Long étant en fait l’ensemble de deux villes (Bãi Cháy et Hon Gai), séparées par un détroit, et reliées depuis peu par un magnifique pont suspendu, en forme de jonque et financé par les Japonais.

De Bãi Cháy, le spectacle est impressionnant. Au fond de la baie, comme autant de soldats d’une armée fossilisée, des pitons rocheux par dizaines (il y en aurait 2000 en tout) surgissent de la mer. Dans ce décor de carte-postale, souvent décrit comme la 8e merveille du monde, nous trouvons un hôtel avec vue sur la baie.



Classée au patrimoine mondial par l’Unesco, la baie d’Along est aménagée comme il se doit pour les touristes. Des bateaux très confortables aux prix parfois astronomiques se suivent à la queue leu leu, dans un va-et-vient permanent entre le continent et le large. Peu enclins à passer par les opérateurs officiels, nous cherchons un moyen détourné de nous approcher de ces aiguilles d’Etretat locales. Nous finissons par trouver un type qui veut bien nous y emmener le lendemain matin : trois heures de balade tout compris moyennant 45 dollars pour cinq. On ne trouvera pas mieux. Rendez-vous est donc pris pour le lendemain 8h. Nous sommes ravis. Dîner. Baignade pour ceux qui veulent (moi). Coucher.

Dimanche 11 mai : petit-déjeuner. Nous sommes à 8 h pile à l’endroit convenu, et le type nous attend. Nous voilà donc partis, seuls sur le seul petit bateau de la baie (les autres, grands et confortables, sont ceux du canal officiel). Il faut une bonne demi-heure de traversée pour arriver à la première grotte. Et là surprise : "Ticket please". "Ben… on nous a dit que tout était compris, notamment les deux grottes principales dont celle-là". Il y a là deux fonctionnaires du Parti, qui ne sont visiblement pas prêts à se faire corrompre : inutile de discuter. En voilà d’ailleurs un qui veut appeler les flics : "Puisqu’on vous a dit que c’était compris et que l’on ne vous a pas donné de ticket, il y a litige." Pas tort le bonhomme, mais le problème est que nous ne sommes pas passés par les compagnies autorisées : ça ne vaut donc peut-être pas la peine d’aller jusque-là. Nous préférons payer plutôt que d’attirer des ennuis à qui que ce soit. Et nous voilà donc dans la queue, au-delà du check-point. Il y a là plus de monde que sur les Champs-Elysées le premier jour des soldes. La foule avance en file indienne, à pas presque cadencés. La grotte, sans doute belle du temps de sa tranquillité éternelle, est aujourd’hui éclairée comme des dents chez le dentiste. Un parcours balisés au milieu de stalagmites me donne l’impression de faire du train-fantôme en plein jour. De fait, ça fait peur. La grotte est malade : elle a la touristite aiguë. Une fois à l’air libre, nous nous mettons à chercher notre bateau. Tâche difficile que de s’y retrouver dans cette apocalypse maritime : des bateaux en veux-tu en voilà tentent bien que mal de vomir leurs passagers sur le débarcadère, dans un micmac de marches avant-marches arrière et d’odeur de gazole.
Enfin, nous repérons notre embarcation de fortune. Le gars nous dit de nous planquer dans la cabine. Houlala. "Qu’est-ce’t’affaire ?" Nous n’avons pas fait 50 mètres que la police est déjà à nos trousses. Scénario catastrophe ? Notre marin, sensiblement affolé, nous fait débarquer sur un bateau officiel, qui doit appartenir à un de ses potes parce que nous l’avions vu hier juste à côté du sien. Et voilà que nous poirotons là, au milieu d’un périphérique parisien de la mer. Les flics sont à bord, et boivent maintenant un coup avec notre capitaine ; on ne nous dit rien. Avons-nous simplement quelque chose à nous reprocher, si ce n’est d’avoir demandé à un type de nous emmener ici et qui a accepté alors qu’il n’avait pas le droit et que nous ne le savions pas ? (suis-je clair ?). Une heure passe. Une heure et demie. Et voilà le bateau qui démarre, alors que d’autres touristes sont montés à bord. Allons-nous faire le tour officiel, dans un bateau officiel, sans en avoir payé le prix officiel ? Que nenni. On nous débarque cinq minutes plus loin sur notre barcasse, qui nous ramène à bon port, trois heures et demie après le départ, et alors que nous n’avons au final quasiment rien vu. Sommes-nous fait avoir ? Pour certains oui. Mais je plaiderais volontiers la promenade atypique en baie d’Along, à un prix défiant toute concurrence ; de plus, les flics et tout le tsouin tsouin qui va avec nous ont pimenté cette banalité touristique qu’est la baie d’Along.

Notre embarcation de fortune, et le zodiaque de la police en train de partir.



"Et voilà que nous poirotons là, au milieu d’un périphérique parisien de la mer." (Sophie, Hugues, Adrien).



Tandis qu’Hugues et moi, pour essayer de nous faire rembourser (sait-on jamais ?), attendons le type qui avait arrangé l’affaire avec notre pêcheur (il ne viendra jamais), les trois autres vont chercher sacs et motos à l’hôtel. Avant de reprendre la route pour Hanoi où nous devons rendre les motos ce soir, nous faisons un dernier plouf dans la baie. Il est environ 14h30, et il nous reste 200 km à faire. Nous roulons et roulons encore. Brève pause pour déjeuner. Roulez jeunesse. Et Hanoi est à nous. Tous à deux doigts de la panne d’essence, nous entrons dans la ville à 18 h tapantes, par le pont Long Bien, anciennement Paul-Doumer (1682m), du nom du Gouverneur général de l’Indochine de 1896 à 1902 qui l’inaugura. Il nous reste une heure pour retrouver le loueur de motos. Un coup d’œil par-dessus la barrière de l’espèce de rocade sur laquelle nous venons de débarquer, et nous sommes juste à côté. Au compteur, nous avons fait 774 km depuis mercredi midi. Question moto, aucun problème : le type n’ergote même pas pour les deux plastiques que nous lui avons cassés. Nous sommes maintenant à pied, et il nous faut trouver un hôtel. Ce sera celui-là, à deux pas du lac Hoan Kiem, en plein vieux-Hanoi. Quelle ville ! Place de la cathédrale, au milieu de laquelle trône une Vierge, nous trouvons un confortable resto. Au premier étage, sur cette place arborée, lorsque les cloches se mettent à sonner, je vous assure qu’on se croirait en France. D’autant que je ne vous en ai pas encore parlé, mais il fait ici beaucoup plus frais qu’à Kompong Cham, 1700 km plus au sud. Après le dîner, Sophie, Alix et moi allons récupérer nos affaires restées chez Jean-Baptiste, pour être libres de visiter la ville demain.

La cathédrale de Hanoi





Au retour, nous nous arrêtons à la gare ("ga Hà Nội" en local) pour voir à quelle heure sont les trains pour Hô Chi Minh-Ville. Il me faut en effet maintenant rentrer au Cambodge, d’autant que tout le monde repart à Paris demain soir (sauf Hugues qui rentre à Manille mercredi). J’envisage de faire escale à Hué, mais comme j’apprends qu’il faut 38 heures pour rejoindre les deux principales villes du Vietnam et que j’ai dit que je serai de retour à Kompong Cham le 15, le projet tombe aux oubliettes. Il y a un train tous les jours à 15h45 ; c’est celui-là que je prendrai demain.
Vers 22h30, nous retrouvons Hugues et Adrien à l’hôtel, et partons dans la foulée boire un coup au coin de la rue. Retour au bercail, et au lit tout le monde.

Lundi 12 mai : je profite d’un petit-déjeuner avec Sophie pour écrire quelques cartes-postales. Nous partons ensuite tous deux à la recherche de ce qui s’appelait encore en 1954 "Hôpital Lanessan", et qui était l’hôpital militaire français de Hanoi. C’est là que notre grand-père est mort en juillet 1954. Nous passons sur l’Internet où l’on apprend qu’il a été fermé suite aux Accords de Genève, puis rouvert sous le nom d’"Hôpital 303", pour être rebaptisé ensuite "Hôpital de la Croix-Rouge soviétique". Couac : ces noms ne disent rien aux gens du coin. Après quelques va-et-vient, nous faisons escale à l’ambassade de France, où l’on nous dit qu’on trouverait des plans de Hanoi du temps des Français au Temple de la Littérature. Cet ensemble architectural aux toitures élégantes fut fondé en 1070 et placé sous la protection de Confucius ; c’est la première université nationale. Situé dans un joli parc, c’est un havre de paix au milieu des nuages de deux-roues qui déambulent tout autour. À toute vitesse, nous n’y trouvons pas les cartes ; une fille qui travaille là nous apprend que l’exposition dont on nous a parlé était temporaire. Dans un Français plus qu’honorable, elle nous aide à retrouver trace de l’Hôpital Lanessan. Vieux grimoires et Internet viendront ici à bout de notre enquête : l’Hôpital Lanessan s’appelle aujourd’hui "hữu nghị" (ou "Hôpital de l’amitié vietnamo-soviétique" si j’ai bien compris) ; il est situé sur les quais, au bout de la rue Lý Thường Kiệt. Un motodop, et c’est parti. Sauf erreur de ma part, l’hôpital, toujours militaire, est destiné aux vétérans du Parti. Le concierge nous fait comprendre que nous ne pouvons pas entrer. Un jeune venu visiter un malade, et qui parle à peu près Français, nous donne un coup de main : nous pouvons maintenant entrer à condition de ne pas prendre de photos. De l’ancien hôpital, il ne reste aujourd’hui quasiment rien. Seul, le dernier bâtiment subsistant est en passe d’être démoli pour quelque chose de plus moderne. Il était donc temps pour nous. Ce jeu de piste dans Hanoi nous aura valu d’arpenter la ville dans tous les sens.

Nous retrouvons les autres à l’hôtel à midi et demie, et nous partons tous pour un dernier déjeuner au coin de la rue. Alors qu’Alix reste attablée à faire son courrier, nous autres partons bientôt pour la gare. En passant, nous entrons dans la cathédrale, de style néo-gothique. Nous poursuivons notre route, et me voilà bientôt au guichet, demandant un ticket pour Hô Chi Minh-Ville. Ce sera la 2e classe (il y en a une 3e, mais les sièges y sont en bois). Dernier pot au café de la gare, et nous voilà maintenant sur le quai n°1 (payant pour les accompagnateurs), où mon train attend déjà. Le chef-de-wagon me fait comprendre que j’en ai non pas pour 38 heures, mais pour 41 heures. Pas parti que déjà trois heures de retard…
Je m’installe maintenant dans ma nouvelle maison à roulettes, qui part à l’heure.



Tchou tchou. Le 17e parallèle, Hué, la route mandarine : à flanc de montagnes ou le long de plages encore vierges, à travers des plaines immenses ou dans des forêts vierges, nous filons vers le sud à 45 km/h de moyenne. La voie est unique, et il faut parfois nous arrêter pour laisser passer le train d’en face. Après près de 2000 km parcourus, 1 giga de musique passé dans mes oreilles, quelques dizaines de pages des Bienveillantes lues ; après une fin d’après-midi, une nuit, une journée complète, et une seconde nuit ; après, enfin, le Tonkin et l’Annam, nous voilà maintenant en gare de l’ancienne Saigon, capitale de la Cochinchine qui fut sous les Français la seule des provinces indochinoises à recevoir le statut de colonie (les autres étaient des protectorats).

Nous sommes mercredi 14 mai, il est 8 h du matin.

La gare est bien tenue ; des motodops en uniformes attendent sagement les passagers. Je file avec l’un deux vers le centre-ville. Je longe le Palais de la Réunification, ancien Palais du Gouverneur général, bombardé en 45, et reconstruit en 1966 pour le président du Sud-Vietnam.

Palais de la Réunification.



Le motodop m’arrête devant le consulat des États-Unis, ancienne ambassade, d’où, en 1975, en hélicoptère et dans une panique générale, fuirent les derniers ressortissants américains. C’était le 30 avril, juste avant que le gouvernement sud-vietnamien ne capitule devant les Communistes, mettant fin à trente années de guerre. Je passe ensuite à la cathédrale Notre-Dame, à deux pas de là : on se croirait à Toulouse.



Juste à côté, la Poste centrale, inaugurée en 1891, a des airs de gare d’Orsay ; un portrait de Hô Chi Minh y trône en bonne place.



Un peu plus bas, j’emprunte la rue Dồng Khới, anciennement Catinat, où les magasins de luxe (dont Louis Vuitton) se mélangent aux faucilles et aux marteaux des banderoles officielles. Drôle de pays. L’opéra, l’Hôtel Rex (où les Américains donnaient leurs conférences de presse), l’hôtel de ville (copie en plus petit de celui de Paris), et enfin une librairie où je retrouve en vente un tas de vieux bouquins estampillés "Centre Culturel Français de Saigon"…
A 11h30, je prends mon bus pour Phnom Penh. Cinq heures et demie de voyage, via Trận Bảng, où fut prise, en juin 1972, lors d’un bombardement américain au napalm, la fameuse photo de cette fillette hurlant et courant nue, et qui, dans la guerre d’opinion qui sévissait alors, coûta cher aux États-Unis.



Il nous faudra une heure également pour passer la frontière, et une demie pour traverser le Mékong en bac, à Neak Lueung. Il est 17 h quand j’arrive sur Monivong Boulevard, avec 3000 riels en poche ; juste assez pour me payer le motodop jusqu’à la maison des coopérants. Il était temps que ça s’arrête…
Le soir, je dîne dans un chinois avec Philibert, Antoine, un certain Kevin qui vient d’arriver pour remplacer Irad (le volontaire médecin), et une certaine Adèle, volontaire à Saigon, bloquée ici le temps de refaire faire ses papiers qu’elle s’est fait voler à la maison des coopérants (c’est la quatrième fois depuis que je suis là que la maison est cambriolée).

Jeudi 15 mai : à 13h45, je reprends le bus pour Kompong Cham, et m’y voilà trois heures et demie plus tard, et 73 heures et demie après avoir quitter Hanoi…

Vendredi 16 mai : RAS, hormis que Marie et Rémi (qui tiennent le magasin Up to You à Phnom Penh) s’annoncent pour le week-end.

Samedi 17 mai : Marie et Rémi débarquent vers 10 h. Je leur fait découvrir le coin (redécouvrir pour Rémi) : quartier musulman, Phnom Pro Phnom Srey, Vat Nokor, la piste d’aéroport : du grand classique en quelque sorte. Dans tout ça, je reçois un coup de fil de Ronan (voir plus haut), qui s’annonce pour le lendemain.

En montant le Phnom Srey.



Avec Marie et Rémi.



Dimanche 18 mai : messe à Koh Roka, à 7 km de Kompong Cham. Dans la foulée, nous en profitons pour aller voir les ateliers de tissage, situés juste à côté, et où Up to You s’approvisionne en kramas. Vers 14h30, Rémi et Marie s’en repartent pour Phnom Penh ; de mon côté, je récupère Ronan au pied du pont vers 15h30. Petit tour en moto dans la ville, dîner, et projection de Dhoom 2 pour les gamins des foyers (en Khmer pour une fois). Ce film de Bollyhood, réalisé en 2006 par Sanjay Gadhvi, rassemble, entre autres, Abhishek Bachchan, Hrithik Roshan, et Aishwarya Raï.





L’histoire d’user nos dernières forces, nous passons chez Franck, le Rennais qui tient un bar en front de fleuve.

Voilà. Ma 40e semaine s’achève ici. Pour conclure, quelques chiffres sur la guerre au Vietnam entre 1945 et 1975 :
Guerre d’Indochine (1946-1954) :
- Coût : 3000 milliards de FF courants, soit 10% du budget de l’Etat pendant 10 ans, entre 1945, quand le corps expéditionnaire commence à reprendre pied en Indochine, et 1955, lorsque les principales unités seront rapatriés ; soit une année entière de dépenses budgétaires.
- 500000 morts et disparus.
- 20000 Français tués.

Guerre du Vietnam (1963-1975) :
- Coût : entre 300 et 500 milliards de dollars courants.
- 52000 GIs tués.
- 400000 sud-vietnamiens tués.
- 900000 Viêt-Cong tués.
- 8 millions de sorties en hélicoptère pour débusquer "Charlie".
- 74 millions de litres de défoliant déversés sur près de 20% du territoire, dont le fameux agent orange, qui continue encore aujourd’hui de tuer (il y a d’ailleurs un tronc pour ses victimes à la frontière).
- 100 000 tonnes de napalm balancées.
- 7 millions de tonnes de bombes larguées par les Américains (à titre de comparaison, tous fronts confondus, il y en eut 4 millions pendant la Seconde guerre mondiale).


Et la pensée de la semaine : "J'aime l’odeur du napalm le matin. Tu sais, une fois on a bombardé une colline, pendant douze heures. Quand tout a été terminé j'y suis allé. On n'en a trouvé aucun, pas le moindre morceau de leur corps puant. L'odeur, tu sais, cette odeur d'essence, sur toute la colline. Ça sentait... la victoire"… [Extrait du film Apocalypse Now, réal. Francis Ford Coppola, 1979 – c’est ici Robert Duvall qui parle (dans le film, Lieutenant Colonel Bill Kilgore)].


Paix à la société des hommes.

Thursday, April 24, 2008

Semaines 35 & 36 : 2552.

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LES MEP SONT À LA RECHERCHE DE VOLONTAIRES POUR L’ANNÉE À VENIR. SI VOUS CONNAISSEZ DES JEUNES (VOUS-MÊME ?) EN QUÊTE D’AUTRES CIEUX ET MOTIVÉS POUR METTRE LEURS COMPÉTENCES AU SERVICE DES AUTRES POUR UNE DURÉE DE QUELQUES MOIS À DEUX ANS, N’HÉSITEZ PAS À LEUR FAIRE PASSER LE MESSAGE (JE VOUS ASSURE : C'EST SUPER). POUR PLUS DE PRÉCISIONS, CLIQUER ICI.

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Le Mékong à Kompong Cham.



La tour cham.



22 avril. Je décolle dans trois mois exactement. En attendant, l’aventure continue, et je me reprends ce soir à la textualiser.

Où en étais-je ?

Ah oui tiens. Pour une fois, commençons par le début. Lundi matin, 35e semaine : Phoeung, dans sa tournée des au revoir, petit-déjeune à la maison des coopérants. Elle se barre jeudi en Malaisie, où elle a trouvé un boulot. Dans la foulée, et avant même de reprendre la route pour Kompong Cham, je fais halte à Vietnam Airlines, rue 214, pour y acheter un billet pour Hanoi. Et pour cause : quatre amis débarquent début mai de Paris et de Manille pour un séjour en Indochine. Je les accompagnerai. Pour l’heure, nous prévoyons une semaine au Cambodge, et six jours au Vietnam, avec un avion Siem Reap-Hanoi le 7 au soir.

À Kompong Cham, je retrouve Laurent – un volontaire MEP en mission dans un village de Vietnamiens à côté de Phnom Penh -, sa cousine, sa sœur et son beau-frère. D’emblée, nous partons faire une balade en moto, du côté de l’aéroport de Kompong Cham (en fait une piste d’environ deux kilomètres construite vers 1970 pour les B-52 états-uniens qui ne s’y sont parait-il jamais posés). De là, nous nous enfonçons dans la campagne, sur une piste magnifique, et traversons un coin de monde qui m’était resté jusque-là inconnu.

Mardi matin, Laurent et sa clique repartent pour Phnom Penh. La semaine se poursuit dans le calme provincial, il est vrai un peu mis à mal ces temps-ci par l’arrivée de deux séminaristes (un Guatémaltèque et un Coréen) qui se sont installés pour quelque temps à l’évêché. Parallèlement, j’apprends que mes amis parisiens n’ont pas pu avoir de place dans le même avion que moi. Relax, take it easy. Nous n’avons pas le choix : tous les avions sont pleins le 7, il nous faut donc changer de programme. Nous embarquerons finalement le 6, ce qui nous laissera une journée de plus au Vietnam. Et cette fois-ci, c’est la bonne : nous avons tous une place. Entre-temps, j’ai retrouvé sur Facebook un camarade de promotion que j’apprends installé à Hanoi, et chez qui nous coucherons le 6 au soir ; à ses dires, ce sera le camping.

Entre-temps toujours, nous m’avons enfin trouvé un successeur, qui n’arrivera qu’en septembre, et dont la sœur se marie cet été avec un de mes cousins. Une fois de plus, la boucle est bouclée.

Dimanche, les festivités du nouvel an khmer commencent. Je passe la journée à Phum Thmey, où une grande fiesta est prévue le soir même. Dans l’après-midi, des jeux façon scoute sont organisés : course de sac, crever de ballons de baudruche, remplissage de bouteilles à la bouche. Devant l’église, à 19 heures, sous la triste lumière de six tubes néons qui font rappliquer tous les moustiques de la région, cinq de mes élèves font une représentation de danses traditionnelles. Montre en main, cet instant culture dure quelque cinq minutes. Bientôt, un groupe électrogène permet à 6 x 200 watts d’inonder la campagne alentour de la traditionnelle Macarena remasterisée et autres tubes techno aux couleurs locales. Les gens arrivent de toutes parts, et les jardins de l’église se meuvent rapidement en discothèque. Il y a là une bonne partie du village. Quelque 400 personnes remuent en rythme, portées par les basses que les chiens ont bien du mal à battre. C’est party. Avant d’en avoir marre, je rentre à Kompong Cham, retrouver le temps d’une nuit le calme et la tranquillité.

Repas du 1er d’l’an. Miam...



« Qu’est-ce qu’on rigole. »



Apparition.



Mardi, 3e jour des festivités, nous allons tous à Koh Roka, pour une messe et un grand déjeuner. Dans l’après-midi, personne n’échappe à la traditionnelle bataille d’eau du nouvel an, qui fait rage chaque année dans toute l’Asie du Sud-est. Nous passons en 2552 du calendrier bouddhique trempés de la tête aux pieds. Transit.

Mercredi, jeudi, vendredi : RAS. Samedi, Célia – une camarade de promotion elle aussi – et Bertrand débarquent en bus à Kompong Cham. En vadrouille dans la péninsule, ils y font un crochet pour me voir. Je me réjouis de cette attention, et m’en vais les promener en moto à Chup (je n’en dirai aujourd’hui rien, me contentant de vous renvoyer à mes chroniques précédentes) et ailleurs. Le soir, nous dînons à l’évêché, avec des ecclésiastiques en veux-tu en voilà. Dans la soirée, une binouze en front de fleuve est l’occasion de faire la connaissance de Franck, le Rennais qui a repris le bar de l’Anglais parti vendre des voitures en Australie.

Dimanche, nous prenons le 1er bus pour Phnom Penh, où j’aimerais acheter mon visa vietnamien. Là, nous retrouvons les compères habituels, ainsi que quatre pseudo-Vendéens arrivant de Paris, de Londres, de Vienne, et venus visiter leur pote Philibert. Autant vous dire que la maison des coopérants est pleine. Après quelques ronds en moto pour découvrir la ville, nous dînons à 12 chez l’Indien, avant que quelques-uns d’entre nous n’aillent enterrer la semaine dans un bar à hôtesses, où à ce qu’on m’a dit le Père Denis a ses habitudes (ndlr: soucieux de sortir fût-ce un temps de leur misère ces malheureuses filles, il y vient leur parler de la pluie et du beau temps, les changeant au passage de d’habitude).

Voilà. Ma 36e semaine s’achève sous des températures caniculaires. Le mois d’avril est ici le plus chaud de l’année. On ne perd naturellement rien pour attendre : dans un mois, la saison des pluies devrait doucement commencer.
Je m’arrête donc là. Mais n’en oublie pas la pensée de la semaine : "Il faut perdre la moitié de son temps pour pouvoir employer l’autre." [John Locke – Essai philosophique concernant l’entendement humain - 1690].

Paix à la société des hommes.

Thursday, April 10, 2008

Semaines 33 & 34 : ich hatt’ einen kameraden.

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Bonsoir à tous,

33 et 34. 67. Me r’voilà. Entre deux alka-seltzer imaginaires, je m’y remets. Tagada tagadoigt.

Vu le condensé d’activités des deux dernières semaines, à mon avis, je vais en oublier pas mal. De ma 33e semaine, retenons la visite de Bruno, un compère MEP phnom penhois, et de son supérieur de séminaire de Bordeaux. « Souviens-toi, c’était un jeudi » (Joe Dassin). Comme je le fais pour chacun de mes visiteurs, je m’en vais les promener à Chup. Cette fois-ci, je les y mène en voiture, et Dimitri est de la partie. Pour ce qui est de la plantation Chup, je n’y reviens pas de peur de vous la faire connaître par coeur avant que vous n’y ayez mis les pieds. Vendredi, départ en voiture pour Phnom Penh, avec les mêmes. C’est la première fois que je fais Kompong Cham – Phnom Penh au volant. Cette portion de la RN7, avec une moyenne de 50 km/h, ne pète pas des briques. M’enfin. A 11h30 – tenez-vous bien c’est très intéressant -, j’ai rendez-vous chez le dentiste pour qu’il m’enlève deux caries, dues je pense à mon excès de Coca-Cola qui coule ici à flot. Ensuite, je retrouve mes compères à la maison des coopérants, pour le partage d’Evangile mensuel et la messe suivie de la maintenant traditionnelle « pizze partie ».
Le samedi est tranquillement phnom penhois. Dimanche, pour peu de temps, je rentre à Kompong Cham : Mgr me demande de repartir dès le lendemain pour Phnom Penh, pour y conduire un père MEP de Bangalore en visite dans le coin, et une petite fille moribonde et ses deux parents (atteinte d’un cancer foudroyant, j’ai appris qu’elle est morte deux jours après. Paix à son âme.)

Lundi donc, me revoilà à Phnom Penh. Je suis invité à déjeuner à la maison MEP, le QG des Missions Étrangères de Paris au Cambodge. Je retrouve là quelques bons pères en repos, et le jeune P. Vincent, qui vient d’arriver au Cambodge. Rien à r’dire : la table est bonne.

Dans l’après-midi, je vais à l’évêché, filer un léger coup de main à Philibert, mon presque alter ego phnom penhois, en charge de la compta.
Mardi, Charles, Philibert et moi déjeunons avec Cécile, une amie d’amie parisienne arrivée récemment pour coordonner un ouvrage sur l’histoire de la monnaie cambodgienne.

Dans l’après-midi, Dimitri débarque de Prey Vêng qu’il vient de quitter pour la dernière fois. Et pour cause : arrivé au terme de sa mission, il s’en retourne demain à Paris.

Le soir, resto pour marquer l’coup, à coups de tournedos et autres régals. Mercredi, déjeuner à la maison PIME, quartier général du Pontificio Istitute Missioni Estere au Cambodge, avec, entre autres, le staff de Prey Vêng (Damo, Phoeung, Dimitri, le Père Alberto). Petit bout d’Italie égaré en Orient, la maison PIME, avec ses airs de palacio napolitain, est agréable ; l’on s’y sent ailleurs. Départ à 18h pour l’aéroport, où nous retrouvons nos compères MEP. Les au revoir fusent et la dernière binouze coule. Ich hatt’ einen kameraden.

"la dernière binouze"



Dans la foulée, Charles, Philibert, Bruno, Marie et moi partons dîner chez les Beuniot, des expats récemment arrivés au Cambodge, et que j’avais croisés à Vézelay l’année dernière. Leur maison, aux airs de villa de bord de mer et située dans le Neuilly local, me donne la fugace impression de quitter l’Indochine.
Jeudi matin, je rentre à Kompong Cham, où je me réattelle à mon bureau pour deux petits jours. Samedi matin, je profite d’une descente vers le sud de deux voitures de l’évêché pour retourner à Phnom Penh, où j’arrive pour déjeuner. Après la messe francophone où je retrouve une bonne partie de têtes connues, nous (les coopérants) sommes invités au pot de départ des Delaunet, dont je vous ai déjà parlé et depuis chez qui, le jour de la Fête des Eaux, nous avions regardé les courses de pirogues et le feu d’artifice (lire ici). Jusque là, lui était directeur de l’aéroport de Phnom Penh, et son carnet d’adresses en est naturellement bien rempli ; hormis une soixantaine de serveurs, il y a là tout le gratin expat’ phnom penhois, dont l’ambassadeur de France. Verdict : c’était bien sympathique, et on a bien bouffé.

Dimanche matin, avec Rémi, Li-Heng (un Cambodgien que mon frère Arnauld a bien connu lors de son passage au Cambodge il y a deux ans), les Dabady (d’autres expats bien sympathiques) et les Beuniot on s’est offert la « 13th annual Mekong river swim », id est la 13e édition de la traversée du Mékong à la nage, organisée par des Anglo-saxons. C’était assez transit. Mauvais nageur averti, j’ai mis un peu plus de 14 minutes pour m’avaler les 580 mètres qui séparent le deux rives, soit sept minutes de plus que le premier, mais – ouf ! - 12 minutes de moins que le dernier - un Khmer qui s’est effondré directement dans une civière à son arrivée...-. Bref.

Au loin, nous nageons.



Moi.



"Nous" (les Beuniot, ?, les Dabady, Li-Heng, Moi, Rémi).
[Pour d’autres photos, cliquer ici].



Le soir, projection de « Il n’y a pas de plus grand amour », la première partie de la trilogie japonaise « La condition de l’Homme » (réal. Masaki Kobayashi – 1959), dans le salon des Beuniot, sur un écran mural aux airs de Gaumont Pathé. Cet imposant film de 3 heures 30 explore, d’un côté, l’injustice chronique des hommes, de l’autre, le déchirement intérieur d’un cadre japonais pris d’humanisme pour les ouvriers mandchous qu’il est en position de pouvoir exploiter (ça se passe en 1943). Je vois là une fresque cinglante de la réalité de l’homme et de son interminable cri.



Sur ce, ma 34e semaine s’achève. Pour ne pas me noyer dans les détails, je préfère m’arrêter là ; sans oublier la pensée de la semaine : « L’Homme a été taillé dans un bois si tordu qu’il est douteux qu’on en puisse jamais tirer quelque chose de tout à fait droit. » [Emmanuel Kant].
A bon entendeur.

Saturday, March 29, 2008

Semaines 31 & 32 : Noël au balcon, Pâques au balcon.

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Bon allez. Je bloguise un peu.

De ma 31e semaine, retenons le calme et la paisibilité de Kompong Cham, son Mékong qui se vide encore et toujours, ses grosses chaleurs du mois de mars, sa lune qui trompe les noctambules. Samedi, je finis par trouver Alexis, Romain et Simon, déjà passés deux fois en mon absence pour me trouver, envoyés par Dimitri qu’ils avaient croisé à Prey Vêng. Ces trois post-étudiants grenoblois, en vadrouille sur la planète depuis juin 2007, sont actuellement au Cambodge pour un projet humanitaire. Pendant six mois, ils y donnent un coup de main à l’association Enfants d’Asie, qui gère une bonne partie des orphelinats du royaume. Cette semaine, ils sont à l’orphelinat de Kompong Cham, juste derrière l’évêché, pour y faire quelques travaux. Le soir, nous nous retrouvons en front de fleuve, pour boire une binouze et jouer au tarot.

Simon, Romain, Alexis.



D’une nuit, je passe au dimanche. Après la messe des Rameaux, mes trois nouveaux compères sont conviés à petit-déjeuner à coups de beurre Président de Monseigneur. L’après-midi, Dimitri débarque avec Phoeng. Et pour cause : aujourd’hui, nous sommes de noce : la soeur de Damo (un collègue prey vêngois) se marie chez ses parents, à 100 mètres de l’évêché. A 16 h 30, nous mettons les pieds sous la table, et nous enfilons deux heures durant les cinq plats traditionnels des mariages khmers, arrosés à la bière Angkor, comme il se doit.



Il y a là le tout Kompong Cham connu, dont bon nombre d’employés du diocèse. Vers 19 h, le mur d’enceinte se met à hurler de toutes ses tripes ; sur une musique khmère, nous nous mettons à danser, en suivant les pas des accoutumés. Les plus résistants, parfois titubant, resteront jusqu’à 21 h 30. Nous retrouvons ensuite les Grenoblois pour une partie de tarot au bord du Mékong. La semaine s’achève à coups d’atouts et de bouts, de gardes et de contre-gardes

32e semaine donc. Semaine sainte. Mardi, j’emmène les trois aventuriers visiter Chup, la plus grande plantation d’hévéas du pays (22735 ha), à 15 kilomètres au-delà du Mékong, et dont je vous ai maintes fois parlé. Et pour cause : j’ai dû y aller une dizaine de fois depuis le mois de septembre. Là, nous faisons mon tour maintenant habituel : les ruines de l’église, les abîmes forestiers baignés par le cri silencieux des arbres, et l’usine de fabrication du caoutchouc.

« Les abîmes forestiers baignés par le cri silencieux des arbres. »



Mercredi, je prends un dernier pot avec les mêmes, qui repartent s’installer à Phnom Penh le lendemain. Jeudi saint, après mon cours d’Anglais, j’enchaîne sur la messe à Phum Thmey. Ce n’est pas loin : j’ai juste à monter un escalier. A petite église et petite communauté, petite assemblée. Nous sommes une vingtaine, et personne n’échappe au lavement des pieds.
Vendredi Saint, célébration à Kompong Cham.

L'église de Phum Thmey.



Samedi, rien de spécial, hormis les préparatifs du lendemain. Dimanche, messe de Pâques, avec dix baptêmes de catéchumènes en cours de célébration. Il y a foule. Près de trois cents personnes se pressent dans les jardins de l’évêché, transmués en cathédrale à ciel ouvert. Après la messe, un repas est servi à tous, sous une tente bariolée, installée la veille. A midi, tout le monde est reparti, sauf les jeunes ; ils danseront jusque tard sur de la musique techno-khmère type Macarena remasterisée puissamment crachée par deux enceintes qui feraient fuir un sourd. Les clochements romains sont loin. Il n’empêche : ici, au moins, il fait un temps de Pâques.

Pâques dans les jardins de l’évêché.



Voilà. Je m’arrête là. Et bien sûr, la pensée de la semaine : « Dilige et quod vis fac / Aime et fais ce que tu veux. » [Saint Augustin, Epistulam Ioannis ad Parthos, VII, 8].